Julien franchit les marches étroites menant du sous-sol aux communs de service. Chaque marche était un calvaire ; il devait retenir son souffle pour ne pas secouer Delphine, qui gémissait sourdement à chaque pas. Arrivé dans le vestibule des cuisines désertes, il constata que le téléphone fixe avait été arraché du mur, ses fils de cuivre pendant comme des viscères inertes. Les téléphones portables ne captaient aucun signal au fond de cette vallée encaissée, et il savait pertinemment que sa mère avait fait couper le disjoncteur principal des dépendances.
Hélène ne s’était pas contentée de se retirer dans ses appartements. Elle avait l’influence, l’argent, et surtout le contrôle absolu sur le régisseur du domaine, un colosse taciturne nommé Marc, totalement dévoué à ses desseins les plus sombres.
Julien déposa délicatement Delphine sur un banc de bois près du fourneau encore tiède et courut vers l’armoire de pharmacie. Il en tira une couverture en laine épaisse, de l’alcool de menthe et une boîte de compresses. Avec des gestes précis de secouriste, il sécha sommairement la peau glacée de sa femme avant de l’envelopper dans la laine sèche.
« Écoute-moi attentivement, Delphine », chuchota-t-il en posant son front contre le sien. « Je vais sortir le break du garage. Je t’emmène aux urgences de Blois. Ils s’occuperont de toi et du petit. Tiens bon, juste dix minutes. Tu m’entends ? »
Delphine hocha faiblement la tête. Ses yeux trouvaient enfin un point d’ancrage dans ceux de son époux. « Ne me laisse pas seule… elle va revenir… »
« Jamais. Je te fais le serment d’un homme qui n’a plus rien à perdre. »
Il se releva, empoigna une lourde barre à mine appuyée près de l’âtre de la cheminée pour se prémunir d’une embuscade, et s’élança dans le corridor menant à la cour d’honneur.
À peine avait-il poussé la porte lourde donnant sur l’extérieur que la pluie le frappa en plein visage comme une volée de plombs. L’air était saturé d’électricité et d’odeur de terre détrempée. Mais à travers le rideau d’eau qui zébrait les phares extérieurs clignotants, Julien vit l’impensable : sa vieille berline familiale avait les quatre pneus crevés, de longues entailles nettes et méthodiques dans le caoutchouc. Et au milieu de l’allée gravillonnée, le portail automatique en fer forgé avait été verrouillé avec une lourde chaîne cadenassée.
Près du hangar à outils se tenait Marc. Le régisseur, emmitouflé dans une toile cirée noire, tenait à la main une clé en croix métallique. Derrière lui, à l’étage noble du manoir, une silhouette se découpait derrière les vitres de la bibliothèque : Hélène observait la scène, un verre à pied à la main, silhouette d’ombre impassible dominant la tragédie.
« Marc ! » cria Julien à travers la tempête. « Ouvre ce putain de portail ! Ma femme est en train de perdre notre enfant ! »
L’homme baissa la tête, mais ne bougea pas d’un millimètre. « Ordre de Madame, monsieur Julien. Vous ne quittez pas la propriété avant demain matin. Quand le notaire et le médecin de famille seront passés pour officialiser l’internement de la demoiselle. »
« Elle n’est pas folle, vous le savez parfaitement ! C’est ma mère qui est possédée par sa propre vanité ! »
« Elle est la maîtresse des lieux. C’est elle qui paie mon salaire et le toit de ma famille », répliqua l’homme d’une voix alourdie par une lâcheté paysanne ancestrale. « Rentrez, Julien. N’aggravez pas votre cas. »
La haine qui brûlait dans la poitrine de Julien se transforma en une lucidité glaciale. Il n’y avait plus de médiation possible, plus de lois civiles, plus de morale bourgeoise. Dans cette enclave isolée du reste du monde par la tempête et la folie d’une matriarche tyrannique, seule régnait la loi de la survie.
Julien resserra sa prise sur la barre à mine et s’avança, d’un pas lent, mesuré, presque irréel.
« Tu as cinq secondes pour me donner la clé du cadenas, Marc. Après cela, je te brise les deux genoux. »
Le régisseur ricana nerveusement, brandissant sa clé en croix pour se protéger. C’était une erreur monumentale. Julien n’était pas seulement un héritier oisif ; avant de reprendre les vignobles familiaux, il avait passé six années éprouvantes dans le génie civil sur des chantiers de haute montagne, forgeant son corps au travail d’une rudesse extrême.
Lorsque Marc tenta un moulinet maladroit avec son outil de fer, Julien esquiva d’un mouvement de buste fluide. D’un revers fulgurant, l’extrémité émoussée de la barre à mine percuta le poignet du régisseur. Un craquement sec d’os fracturé résonna au-dessus du fracas du tonnerre. Marc hurla de douleur, lâchant son arme de fortune. Sans lui laisser le temps de reprendre son équilibre, Julien lui asséna un coup d’épaule dans le sternum qui projeta l’homme au sol, dans la boue fangeuse.
Le pied de Julien s’écrasa sur la gorge du régisseur.
« La clé. Tout de suite. »
Suffoquant, terrifié par la lueur meurtrière qui brillait dans les yeux de l’héritier, Marc fouilla fiévreusement dans la poche de son ciré avec sa main valide et en sortit un lourd passe-partout en cuivre. Julien s’en empara brutalement, avant de lancer un regard venimeux vers la fenêtre de l’étage supérieur.
Là-haut, Hélène avait reculé d’un pas, son verre tremblant manifestement dans sa main. Elle venait de réaliser que l’autorité qu’elle exerçait depuis trente ans sur son fils n’existait plus. Elle avait enfanté son pire ennemi.
Julien ne perdit pas un instant. Il courut vers les anciennes écuries, là où reposait le vieux 4×4 de son père défunt, remisé depuis des années mais que Julien avait entretenu par nostalgie mécanique. Le moteur diesel toussa trois fois dans une fumée noire et âcre avant de rugir puissamment, ses pistons réveillés par la fureur de l’instant.
Il recula l’engin lourd jusqu’à l’entrée de service, entra en trombe dans la cuisine et chargea Delphine à l’arrière, l’allongeant sur une banquette tapissée de vieilles couvertures de voyage. La jeune femme respirait par à-coups, ses joues étaient marbrées de plaques écarlates et ses yeux peinaient à rester ouverts.