« Julien… j’ai une contraction… c’est trop tôt… mon Dieu, c’est trop tôt… »
« Respire avec moi, mon cœur. Inspire par le nez, souffle lentement. On y est presque. Je défonce le portail et on est sur la départementale. »
Il bondit derrière le volant. Le 4×4 s’élança dans l’allée de gravier, ses quatre roues motrices déchirant la pelouse centenaire de Rochebrune. Arrivé devant la lourde grille cadenassée, Julien n’essaya même pas d’utiliser la clé sous le déluge. Il enclencha le réducteur de vitesse, passa la première courte, et enfonça l’accélérateur jusqu’au plancher.
Le pare-buffle en acier trempé percuta le panneau central dans un fracas titanesque. Les piliers en pierre de taille gémirent, les maillons de la chaîne volèrent en éclats sous la poussée de deux tonnes de métal, et le portail céda, s’ouvrant vers la liberté dans un grincement d’agonie.
Le véhicule s’engouffra dans la nuit noire, projetant des gerbes d’eau boueuse sur les bas-côtés de la petite route forestière.
Mais la délivrance n’était qu’une illusion.
À peine avaient-ils parcouru quatre kilomètres sur la route sinueuse bordée de chênes séculaires que les phares du 4×4 balayèrent un spectacle désastreux : un arbre massif, foudroyé par l’orage, barrait intégralement la chaussée, ses branches épaisses formant un mur infranchissable. À droite, un talus abrupt et glissant menait vers un ravin boisé ; à gauche, la roche calcaire s’élevait à la verticale.
Julien frappa le volant de ses deux paumes avec un juron rageur. La piste était coupée. L’autre route, celle qui contournait la vallée par le plateau, nécessitait de faire demi-tour et de repasser devant l’entrée principale du domaine, ou alors de traverser les anciens sentiers de vigne impraticables sans risquer de verser dans le fossé.
À l’arrière, Delphine poussa un hurlement déchirant, un cri qui glaça le sang de Julien bien plus sûrement que la pluie nocturne.
« Julien ! L’eau… la poche des eaux s’est rompue ! Ça brûle… je n’en peux plus ! »
Il se précipita à l’arrière, le cœur battant à tout rompre. Sous la couverture de laine, une flaque tiède et claire venait de s’ajouter à l’humidité résiduelle de la robe jaune. Delphine se tordait de douleur, le corps cambré par une contraction tétanique.
« Non, non, pas ici, pas maintenant… » suppliait-il à voix basse, cherchant frénétiquement une issue.
Il regarda à travers les vitres ruisselantes. À deux cents mètres en contrebas du talus, dissimulée parmi les taillis, se devinait la toiture d’ardoise moussue de l’ancien moulin à eau de la famille, abandonné depuis un demi-siècle. C’était un abri précaire, mais solide, avec une cheminée et un toit encore étanche.
Julien prit la décision la plus lourde de sa vie. Rester sur la route signifiait l’hypothermie pour Delphine et la mort certaine pour l’enfant né prématurément dans un habitacle glacial. Au moulin, il y avait du bois sec sous le préau, un âtre, et de quoi faire du feu.
« Delphine, regarde-moi dans les yeux. On ne peut pas passer en voiture. Je vais te porter jusqu’au vieux moulin. Je vais te faire un feu. Et si le bébé décide de venir ce soir, alors nous le mettrons au monde ensemble. Tu m’entends ? Tu n’es pas seule. Je suis là. »
Elle agrippa le col de sa chemise avec la force du désespoir, ses yeux ambrés trouvant un ultime éclair de courage au fond de son abîme d’angoisse. « Ne le laisse pas mourir, Julien… promets-le-moi. »
« Sur ma vie. »
Il l’enveloppa étroitement dans la couverture la plus sèche, la chargea contre son torse en la protégeant de son propre corps contre les rafales d’eau glacée, et s’élança dans la descente boueuse. Chaque pas était un défi à la gravité ; la glaise détrempée fuyait sous ses semelles, les ronces lui griffaient les bras nus, mais ses bras musclés restaient verrouillés comme des étais d’acier autour de la femme qu’il aimait.
Lorsqu’il franchit le seuil du vieux moulin, dont il fit voler la porte d’un coup de talon, une odeur de poussière séculaire, de cendre froide et de farine oubliée les accueillit.
Julien déposa Delphine sur une table de meunier massive, miraculeusement préservée de l’humidité. En quelques minutes d’une activité frénétique, guidé par un instinct primaire de survie, il accumula des bûches de chêne sec entreposées sous l’escalier, fit sauter une allumette de sa boîte étanche et alluma un feu vigoureux qui embrasa rapidement les brindilles. La lueur dorée des flammes vint danser sur les murs de pierre rugueuse, chassant l’obscurité oppressante et distillant peu à peu une chaleur salvatrice.
Il déchira la robe jaune imbibée de sueur et de boue pour libérer le ventre crispé de Delphine, la recouvrit des pans de tissu propre qu’il avait emportés, et s’agenouilla entre ses jambes écartées.
« Respire, mon amour. Les contractions se rapprochent. Je vois la tête… Mon Dieu, Delphine, notre enfant arrive. »
« Je n’ai plus de force, Julien… je n’y arriverai pas… » pleurait-elle, le visage ruisselant de larmes et de sueur, ses doigts fins blanchis à force de serrer le rebord de chêne de la table.
« Tu as la force de cent femmes ! Tu as survécu à cette cave, tu as survécu à cette sorcière ! Pousse, Delphine ! Pour nous, pousse ! »
Dans un cri qui sembla fendre les pierres ancestrales du moulin, Delphine poussa de toutes les fibres de son être, expulsant dans cette douleur sublime toute la terreur, toute l’humiliation et tout l’amour qu’elle portait en elle.
Un son frêle, d’abord étranglé, puis éclatant comme une cloche de verre, retentit dans la vieille bâtisse.
Un vagissement.
Julien recueillit dans ses mains tremblantes un corps minuscule, fripé, d’une pâleur fragile mais animé d’une vie féroce. Une petite fille. Ses petits poumons aspiraient avec avidité l’air chaud et fumé de la pièce. Julien coupa le cordon avec son couteau de poche passé à la flamme, noua le filament avec un lacet propre, et déposa immédiatement le nouveau-né contre la poitrine nue et haletante de Delphine.