Ma mère était assise à sa place habituelle, souriante, versant une louche de potage dans mon assiette creuse.

Tout s’est bien passé, Julien ? me demanda-t-elle en me tendant mon couvert.

Tout est à sa juste place, maman, répondis-je en m’asseyant face à elle. Absolument tout.

Je pris ses mains dans les miennes, ces mains qui avaient tant souffert, ces mains qui avaient lavé le linge des autres dans l’eau glacée des hivers de mon enfance, ces mains qui n’avaient jamais su rendre le mal pour le mal. Je posai mes lèvres dessus avec une vénération sans bornes. Dehors, la pluie pouvait bien redoubler d’intensité sur les toits d’ardoise et le fleuve pouvait charrier les eaux troubles de l’hiver : nous étions enfin chez nous, invulnérables, protégés par le seul bouclier que le temps ne peut ni rouiller ni détruire, la dignité inaltérable de l’amour filial.