Quand nous nous étions installés dans cette grande demeure de pierre de taille sur les hauteurs de la colline, j’avais fait le vœu absolu de ramener ma mère auprès de moi pour lui offrir une fin de vie digne d’une reine. Sofia avait souri à l’époque, susurrant qu’elle s’en occuperait comme de sa propre mère. Mensonges dorés, masques de cire qui s’étaient liquéfiés dès les premières semaines de notre mariage.
Absorbé par le rachat d’une flotte concurrente et par d’interminables voyages à la capitale, j’avais laissé le domaine entre les mains de mon épouse. À chaque retour, ma mère semblait plus silencieuse, plus effacée, vêtue d’habits trop amples, cloîtrée dans les dépendances plutôt que dans les pièces de réception. Sofia expliquait toujours avec une feinte tendresse que la vieille femme préférait la solitude, qu’elle supportait mal le tumulte de la vie mondaine, qu’elle perdait la mémoire et devenait têtue. Et moi, idiot fasciné par mes affaires, aveugle et coupable, j’avais préféré croire ces explications faciles plutôt que de regarder la vérité en face.
Je descendis au rez-de-chaussée après avoir bordé ma mère dans des draps propres de flanelle épaisse. Le salon portait encore les stigmates du drame. Sofia arpentait la pièce à grands pas nerveux, son manteau de vison jeté sur les épaules, son téléphone d’or plaqué à l’oreille. En me voyant paraître sur le palier inférieur, elle raccrocha sèchement, les yeux flamboyants d’une haine sans retenue.
Mon père sait tout, Julien, cracha-t-elle avec une arrogance retrouvée. Tu as commis la pire erreur de ton existence. Tu crois que tu es intouchable avec tes bateaux rouillés et tes dockers analphabètes ? La banque de mon père finance plus de soixante pour cent de tes lignes de crédit. Demain matin, à la première heure, il fera geler tes comptes. Tu seras ruiné avant le coucher du soleil. Tout cela parce que tu as préféré prendre le parti d’une servante sénile au lieu de celui de ton épouse légitime.
Je m’avançai vers elle d’un pas lent, mesurant la vacuité de son être. Je ne ressentais plus aucune colère tumultueuse, seulement un dégoût glacé, pur comme du cristal de roche.
Tu n’as jamais été mon épouse, répondis-je posément. Tu n’étais qu’une parvenue déguisée en femme de bien. Tu as cru que la fortune pouvait acheter le droit de fouler aux pieds l’humanité des gens simples. Tu t’es trompée d’homme, Sofia. Et tu t’es trompée de maison.
Cette maison m’appartient tout autant qu’à toi ! hurla-t-elle en serrant ses poings tremblants. Nous sommes mariés sous le régime de la communauté ! La moitié de tout ce que tu possèdes est à moi ! Je prendrai tout. La maison, les cales sèches, les entrepôts, jusqu’au dernier centime ! Je te laisserai crever dans la boue d’où tu viens, toi et ta maudite génitrice !
Je m’arrêtai à un mètre d’elle. Son haleine sentait encore l’alcool fort qu’elle buvait en secret depuis l’après-midi.
Prends ce que tu veux sur le plan matériel, Sofia, dis-je d’une voix si basse et si caverneuse qu’elle recula d’un demi-pas. Prends mes bateaux si les tribunaux te les accordent. Vends mes quais, brise mes contrats, épuise-toi avec tes avocats d’affaires. Mais de cet endroit, tu sors immédiatement. Pas dans une heure. Pas demain matin. Maintenant.
Tu ne peux pas me chasser dans la nuit sous la pluie ! C’est illégal !
Regarde-moi bien, murmurai-je en plongeant mes yeux dans les siens. Crois-tu que la légalité m’importe encore lorsque je viens de voir le sang de ma mère sur ce sol ? Prends tes valises de luxe que tu as fait préparer hier pour ton voyage frivole, monte dans ta décapotable, et disparais. Si tu poses encore un seul orteil sur cette propriété, je t’expulserai moi-même à travers la grille.
Elle comprit, à la fixité mortelle de mon regard, qu’aucune supplication, aucune menace d’argent ne ferait dévier la sentence. Elle ramassa son sac à main de créateur avec des gestes fébriles, attrapa deux valises volumineuses abandonnées près de l’entrée, et franchit le seuil sans un mot de plus. Le bruit de ses talons claquant sur les dalles de l’allée se perdit sous les grondements de l’orage. Le vrombissement hystérique du moteur de son coupé sportif déchira un instant la pluie battante avant de s’estomper dans la descente de la vallée.
Un silence colossal tomba sur la vaste bâtisse bourgeoise. Un silence lourd de honte, de remords, mais aussi le premier souffle d’une délivrance longtemps retardée.
Je m’agenouillai au milieu des éclats de verre du salon. Pièce par pièce, avec une patience maniaque, je ramassai les fragments du cadre en noyer. Je décollai le papier froissé et ensanglanté qui portait encore le visage fier et souriant de mon père, marin disparu dans les abysses de l’océan. Je nettoyai la dalle de marbre, essuyant le vin, frottant les traces carmin jusqu’à ce que le sol redevienne impeccable, jurant à chaque coup de brosse de laver également chaque parcelle de lâcheté qui m’avait habité ces deux dernières années.
La nuit fut longue. Je ne fermai pas l’œil, restant assis au chevet de ma mère, observant sa respiration courte et saccadée. Elle dormait d’un sommeil agité, serrant parfois convulsivement ses doigts comme pour retenir un fantôme. Vers l’aube, la tempête commença à faiblir, laissant place à une brume grise qui montait du fleuve pour envelopper les grands chênes du parc.
Le réveil du monde extérieur ne tarda pas. Dès huit heures et demie, mon téléphone professionnel se mit à vibrer contre la table de chevet avec l’insistance d’un essaim de frelons. C’était Maître Vernier, mon notaire et conseil d’affaires, suivi d’appels répétés du bureau de direction du Crédit Provincial. Le père de Sofia, M. de la Tour-Duval, avait déjà frappé.
Je descendis dans mon bureau personnel, m’enfermai et décrochai.