Julien, me cria Vernier d’une voix paniquée dès que la communication fut établie. Qu’est-ce qui se passe au nom du ciel ? De la Tour-Duval vient de convoquer un conseil extraordinaire. Il a bloqué la ligne de trésorerie pour la livraison des deux cargos en cale sèche à Saint-Nazaire. Les fournisseurs refusent de décharger les tôles d’acier sans garantie immédiate. Tu es en train de te faire étrangler financièrement en direct ! Sofia prétend que tu l’as agressée sauvagement et qu’elle demande le divorce avec une pension compensatoire astronomique et la saisie conservatoire de tous les actifs de ta holding !

Laisse-le faire, Vernier, répondis-je calmement en allumant un cigare bon marché que je gardais pour les moments de lucidité totale.

Laisse-le faire ? Mais tu as perdu la tête ? Tu vas tout perdre ! Vingt ans de labeur réduits en poussière pour un caprice conjugal ? Présente des excuses, va le voir, trouve un arrangement amiable !

Il n’y aura aucun arrangement avec ces gens-là, répliquai-je avec une fermeté qui cloua le juriste au silence. Vends immédiatement mes parts dans la filiale de remorquage maritime. Vends la maison de campagne en Sologne, liquide mon portefeuille d’actions personnelles. Rassemble tout le liquide disponible pour payer les ouvriers du chantier jusqu’au dernier sou. Pas un seul docker, pas un seul soudeur ne doit manquer d’un salaire à cause de mes déboires personnels. Le reste, laisse De la Tour-Duval s’en amuser. Il découvrira bien assez tôt ce que vaut une coquille sans le capitaine qui sait manœuvrer la barre.

Mais Julien…

Fais ce que je te dis, Vernier. Prépare également les documents du divorce aux torts exclusifs de Sofia pour violences volontaires et abus de faiblesse sur personne vulnérable. J’ai les constatations médicales de ma mère, et j’ai engagé des huissiers dès l’aube pour prélever les empreintes et les traces de vin sur le cadre cassé. Nous ne céderons pas un millimètre sur notre honneur.

Je raccrochai, laissant mon conseiller à son affolement.

Pendant les trois mois qui suivirent, une guerre impitoyable se déploya au grand jour. Les salons bourgeois de la province, qui m’avaient autrefois accueilli avec des courbettes obséquieuses, se fermèrent hermétiquement. J’étais devenu le paria, le rustre des bas-fonds qui avait osé maltraiter la fille d’un notable respectable. De la Tour-Duval utilisa tout son réseau d’influence, toutes ses manœuvres bancaires pour faire couler mes entreprises. Les crédits furent révoqués, les cargaisons retardées par des contrôles douaniers inopinés, les commanditaires effrayés par les rumeurs de faillite imminente.

Chaque soir, je rentrais épuisé, le teint terreux, les mains à nouveau noircies par les moteurs que je devais souvent réparer moi-même pour réduire les coûts. Mais dès que je franchissais le seuil de la maison, un calme sacré s’emparait de moi.

Car dans cette maison, la vie avait repris ses droits.

Dégagée de la terreur quotidienne que Sofia lui imposait en secret, ma mère ressuscitait peu à peu. Elle avait repris possession de la cuisine, délaissant les plats traiteurs froids pour concocter ces pot-au-feu mijotés pendant des heures, dont les effluves embaumaient le rez-de-chaussée dès le milieu de l’après-midi. Elle avait recommencé à tricoter près de la grande baie vitrée, observant les feuilles roussies tomber dans le jardin.

Elle ne me posait jamais de questions sur les journaux qui parlaient de ma ruine programmée, ni sur les avis d’huissiers qui commençaient à s’accumuler dans l’entrée. Elle se contentait de poser sa main tiède sur mon front brûlant quand je m’asseyais à ses côtés, me tendant un bol de tisane à la camomille avec ce sourire inaltérable des femmes qui ont connu la vraie misère et qui savent que tant qu’il reste un quignon de pain et l’amour des siens, le monde n’est pas perdu.

Un matin de novembre, alors que le premier gel argentait l’herbe du parc, la situation atteignit son paroxysme. La banque avait obtenu la saisie immobilière de notre grande maison de maître pour couvrir les dettes artificiellement créées par le cartel financier de mon beau-père. Un camion de déménagement et les représentants de la justice se tenaient devant le perron.

Sofia était là, resplendissante dans un tailleur de cachemire ivoire, savourant sa revanche. Elle était accompagnée de son père, un vieil homme bouffi aux yeux froids et calculateurs, qui s’appuyait sur une canne à pommeau d’argent massif.

Alors, Julien ? lança-t-elle avec un rictus triomphant tandis que des ouvriers commençaient à charger les meubles d’apparat que j’avais moi-même achetés. Où vas-tu l’emmener maintenant, ta précieuse reine des lavoirs ? Dans un taudis du port ? Tu as voulu faire le fier, tu as voulu me chasser. Aujourd’hui, c’est toi qui dors dehors.

De la Tour-Duval ricana, ajustant son col d’astrakan.

Vous pensiez pouvoir rivaliser avec la haute société, jeune homme. Vous n’étiez qu’un bâtard de marinier gonflé d’ambition. On ne mélange pas les torchons et les serviettes. Vous voilà revenu à votre état naturel : rien.

Je les regardai tous les deux, puis je tournai la tête vers ma mère qui se tenait sur les marches, simplement vêtue de son manteau de laine grise, un petit sac en toile à la main. Dans ce sac, il n’y avait rien d’autre que les photographies de famille réencadrées par un artisan du vieux quartier, et la vieille Bible usée de ses ancêtres. Son visage n’exprimait aucune panique, aucune humiliation. Elle avait le port altier des gens qui ne doivent rien à personne.

Vous croyez vraiment que vous m’avez pris quelque chose ? demandai-je en esquissant un demi-sourire qui déconcerta Sofia.

Cette maison ? Elle n’était que de la pierre calcaire et du plâtre doré. C’était un mausolée que j’avais bâti pour nourrir mon propre orgueil et pour satisfaire la vanité d’une femme indigne. Vous prenez les murs, monsieur De la Tour-Duval ? Prenez-les. Prenez chaque brique, chaque moulure, chaque parquet ciré. Mais vous oubliez une chose fondamentale que vos liasses de billets ne vous enseigneront jamais.

Et quoi donc, grand philosophe de ruisseau ? railla la jeune femme en croisant les bras.