Il but une gorgée.

“Je voulais voir le Marceau sans être reconnu.”

“Pourquoi ?”

“Les chiffres étaient bons.”

Lucas ne comprit pas.

“C’est un problème ?”

“Parfois.”

Henri posa sa tasse.

“Un restaurant peut gagner beaucoup d’argent et devenir très mauvais humainement.”

Lucas pensa à Philippe.

Henri continua.

“Les avis clients étaient corrects.”

“Les revenus augmentaient.”

“Mais le personnel changeait trop vite.”

“Et les signalements internes augmentaient.”

Lucas baissa les yeux.

“Vous saviez.”

“Pas assez.”

Henri soupira.

“C’est facile de dire qu’on sait ce qui se passe quand on dirige plusieurs entreprises.”

“En réalité, on voit surtout des tableaux.”

Lucas ne répondit pas.

Henri le regarda.

“Pourquoi n’avez-vous jamais signalé Philippe ?”

Lucas haussa les épaules.

“À qui ?”

“Aux RH.”

“Je suis commis.”

“Et ?”

“Et les RH, c’est pour les gens importants.”

Henri resta silencieux.

Lucas continua.

“En tout cas, c’est comme ça que ça paraît.”

Henri baissa les yeux.

Cette phrase lui fit mal.

“Alors nous avons un problème plus grand que Philippe.”

Lucas ne voulait pas l’accabler.

“Je ne dis pas que tout est mauvais.”

“Vous devriez.”

Henri releva les yeux.

“Si c’est mauvais.”

Lucas sourit légèrement.

“Vous voulez vraiment savoir ?”

“Oui.”

“Les horaires changent tout le temps.”

Henri acquiesça.

“Les plus jeunes restent souvent après leur heure.”

“Payés ?”

Lucas hésita.

Henri comprit.

“Pas toujours.”

Son visage se durcit.

“Continuez.”

“Les repas du personnel ont été supprimés.”

“Pourquoi ?”

“Coût.”

Henri inspira.

“Continuez.”

“Et Philippe choisit qui peut faire certaines tables.”

“Comment ?”

Lucas hésita encore.

“Les serveurs qu’il trouve plus présentables.”

Henri ne dit rien pendant plusieurs secondes.

Puis il sortit son téléphone.

Lucas secoua la tête.

“Non.”

Henri le regarda.

“Quoi ?”

“Vous venez de me demander de parler.”

“Je parle.”

“Non. Vous transformez ça en enquête immédiatement.”

Henri posa le téléphone.

Lucas continua.

“C’est ça votre problème.”

Henri fronça les sourcils.

“Mon problème ?”

“Vous êtes habitué à pouvoir régler les choses.”

Henri sourit légèrement.

“C’est généralement considéré comme une qualité.”

“Pas toujours.”

Henri le regarda plus attentivement.

Lucas continua.

“Parfois, les gens ont besoin que vous écoutiez avant de réparer.”

Henri resta silencieux.

Puis il rangea son téléphone.

“D’accord.”

Lucas regarda son café.

“Je ne veux pas que tout le monde soit licencié à cause de ce que je dis.”

“Je comprends.”

“Philippe a été horrible ce soir.”

“Oui.”

“Mais il n’a probablement pas toujours été comme ça.”

Henri pensa à la scène.

“Pourquoi ça compte ?”

Lucas regarda la pluie derrière la vitre.

“Parce que si on croit que les gens sont juste bons ou mauvais, on ne comprend jamais comment ils deviennent mauvais.”

Henri resta immobile.

“Quel âge avez-vous ?”

“Vingt ans.”

“Ça m’agace.”

Lucas rit.

“Pourquoi ?”

“Parce que vous dites parfois des choses que j’aurais aimé comprendre à cinquante.”

Lucas sourit.

Henri le regarda.

“Vous voulez reprendre vos études ?”

Lucas se raidit.

“Peut-être.”

“Dans quoi ?”

“Gestion.”

Henri éclata de rire.

Lucas fronça les sourcils.

“Quoi ?”

“Rien.”

Il reprit son sérieux.

“C’est très bien.”

“Pourquoi vous riez ?”

“Parce que vous venez de passer une heure à m’expliquer comment mieux gérer mes managers.”

Lucas sourit malgré lui.

Henri prit une serviette en papier.

“Je vais vous faire une proposition.”

Lucas secoua immédiatement la tête.

“Non.”

“Vous ne savez pas ce que c’est.”

“Vous allez vouloir me donner de l’argent.”

“Pas exactement.”

Henri écrivit une adresse.

“Lundi.”

“Quoi lundi ?”

“Vous venez à notre siège.”

“Pourquoi ?”

“Entretien.”

Lucas le fixa.

“Pour quoi ?”

“Un programme de formation.”

Lucas rit.

“Je ne suis pas manager.”

“Je sais.”

“J’ai quitté la fac.”

“Je sais.”

“Je porte des caisses et je débarrasse des tables.”

“Je sais aussi.”

Henri posa le stylo.

“Je ne vous offre pas un poste de directeur.”

“Encore heureux.”

“Je vous offre une chance.”

Lucas regarda le papier.

“Pourquoi moi ?”

Henri réfléchit.

“Parce que vous avez quitté votre poste au mauvais moment pour la bonne raison.”

Lucas sourit.

“C’est une drôle de qualification.”

“Ce n’est pas la seule.”

Henri poursuivit.

“Vous avez défendu Philippe quand j’aurais pu l’humilier.”

“Je ne l’ai pas défendu.”

“Vous avez empêché la situation de devenir une vengeance.”

Lucas resta silencieux.

Henri conclut.

“Ça compte.”

Le lundi suivant, Lucas se rendit au siège.

Il faillit repartir deux fois avant d’entrer.

Il passa trois entretiens.

Le premier avec les RH.

Le deuxième avec une directrice de restaurant.

Le troisième avec Claire.

Henri n’assista à aucun.

Cela rassura Lucas.

On lui demanda comment il gérerait un conflit.

Comment il réagirait si un serveur offrait un dessert sans autorisation.

Comment il ferait face à une équipe en sous-effectif.

Comment il annoncerait une erreur au propriétaire.

À cette question, Lucas répondit :

“Le plus vite possible.”

Claire demanda :

“Même si l’erreur est la vôtre ?”

“Encore plus.”

Une semaine plus tard, il reçut un appel.

Il avait été accepté.

Le programme durait un an.

Alternance entre formation et travail.

Salaire complet.

Reprise partielle de ses études financée.

Lucas resta silencieux au téléphone.

“Vous êtes toujours là ?” demanda Claire.

“Oui.”

“Vous acceptez ?”

Lucas regarda sa mère, assise en face de lui dans leur cuisine.

Elle pleurait déjà.

“Oui.”

Les mois qui suivirent furent difficiles.

Lucas découvrit que la gestion n’avait rien de romantique.

Budgets.

Plannings.

Conflits.

Inventaires.

Absences.

Plaintes.

Réunions.

Erreurs.

Il en fit beaucoup.

Un jour, il oublia de confirmer une livraison.

Une autre fois, il programma trois personnes au même poste et personne à un autre.

Claire ne le protégea jamais.

Henri non plus.

Et Lucas apprécia cela.

Pendant ce temps, l’enquête sur Philippe se termina.

Il avait effectivement modifié des heures.

Supprimé des pauses.

Exercé des pressions sur plusieurs salariés.

Mais une chose surprit Lucas.

Henri ne chercha pas à le détruire.

Philippe fut licencié.

Les salariés furent remboursés.

Mais Henri refusa qu’un communiqué interne transforme l’histoire en spectacle.

“Il a perdu son poste,” dit-il à Claire.

“Ça suffit.”

Six mois plus tard, Lucas reçut une lettre.

De Philippe.

Il hésita avant de l’ouvrir.

Lucas,