Lucas n’aimait pas parler de sa vie devant des inconnus.

“Question d’argent.”

Henri resta silencieux.

Puis il regarda à nouveau Philippe.

“Vous venez de renvoyer un garçon qui travaille ici depuis plus d’un an parce qu’il a aidé un homme de soixante-treize ans à ne pas rester allongé sous la pluie.”

Philippe se raidit.

“C’est une simplification.”

“Alors compliquons.”

Henri s’assit à une table.

“Claire.”

Elle s’approcha.

“Oui.”

“Les RH ?”

“En ligne.”

Henri posa son téléphone sur la table.

“Pas encore.”

Il regarda Philippe.

“Je veux d’abord comprendre.”

Philippe se redressa.

“Très bien.”

Henri joignit les mains.

“Pourquoi l’avez-vous viré ?”

Philippe répondit aussitôt.

“Pour insubordination.”

“Non.”

Philippe fronça les sourcils.

Henri répéta.

“Pourquoi ?”

Philippe chercha ses mots.

“Parce que…”

Henri attendit.

“Parce qu’il a défié mon autorité devant les clients.”

Henri acquiesça.

“Voilà.”

Lucas regarda Philippe.

Il n’avait pas pensé que la réponse viendrait si vite.

Henri continua.

“Ce n’était donc pas une question de service.”

Philippe serra les dents.

“Un établissement ne peut pas fonctionner si chacun fait ce qu’il veut.”

“Exact.”

Henri hocha la tête.

“Mais il ne peut pas non plus fonctionner si le manager devient plus important que ce qui est juste.”

Philippe regarda Claire.

Puis Henri.

“Vous me jugez sur une seule scène.”

Henri sourit sans joie.

“Non.”

Il regarda Claire.

“Montrez-lui.”

Claire sortit une tablette.

“Depuis six mois, nous avons reçu onze signalements internes concernant ce restaurant.”

Philippe blêmit.

“Onze ?”

“Oui.”

“De qui ?”

Claire ne répondit pas.

Henri prit le relais.

“Plannings modifiés sans préavis.”

“Pauses supprimées.”

“Pourboires contestés.”

“Pressions sur les employés les plus jeunes.”

Lucas sentit son estomac se nouer.

Philippe regarda dans sa direction.

Henri remarqua.

“Lucas vous a dénoncé ?”

Philippe ne dit rien.

Henri sourit légèrement.

“Non.”

Lucas le regarda.

“Vous ne l’avez pas fait.”

Lucas secoua la tête.

Henri continua.

“Cela rend la soirée encore plus intéressante.”

Philippe se défendit.

“Les employés se plaignent toujours.”

Un serveur près du bar leva les yeux.

Henri aussi.

“Toujours ?”

Philippe soupira.

“Vous savez ce que je veux dire.”

“Non.”

Henri se leva.

“Expliquez.”

Philippe regarda autour de lui.

Les clients.

Le personnel.

Les cadres.

Il comprit qu’il n’avait plus aucun terrain sûr.

“On nous demande des résultats.”

Claire répondit.

“Pas au prix de violations du droit du travail.”

Philippe se tourna vers elle.

“Depuis Paris, vous envoyez des tableaux.”

Claire resta calme.

“Nous sommes à Paris.”

Quelques clients sourirent.

Philippe se corrigea.

“Depuis les bureaux.”

Il pointa vaguement vers le plafond.

“Des ratios. Des coûts. Des objectifs.”

Henri écoutait.

“Continuez.”

Philippe inspira.

“Le personnel veut des heures mais aussi partir plus tôt.”

“Les clients veulent un service parfait.”

“Les propriétaires veulent des marges.”

“Et moi, je dois faire fonctionner tout ça.”

Il regarda Lucas.

“Puis un commis quitte son poste en plein rush.”

Lucas ne répondit pas.

Philippe continua.

“Je n’ai pas vu un héros.”

“J’ai vu un problème de plus.”

Cette phrase resta suspendue.

Henri le regarda longtemps.

Puis il dit doucement :

“Voilà ce que le pouvoir fait parfois aux gens.”

Philippe fronça les sourcils.

“Quoi ?”

“Il transforme les personnes en problèmes.”

Personne ne parla.

Henri se tourna vers Lucas.

“Et vous, qu’avez-vous vu quand je suis tombé ?”

Lucas réfléchit.

“Quelqu’un qui avait besoin d’aide.”

“Vous ne vous êtes pas demandé si j’étais riche ?”

“Non.”

“Si j’étais alcoolisé ?”

“Non.”

“Si j’étais dangereux ?”

Lucas hésita.

“Un peu.”

Quelques rires éclatèrent.

Même Henri sourit.

“Au moins, vous êtes honnête.”

Il regarda Philippe.

“Vous êtes suspendu avec effet immédiat.”

Philippe pâlit.

“Monsieur Delorme…”

“Pas licencié.”

Philippe sembla surpris.

Henri continua.

“Pas encore.”

“Une enquête interne commence demain.”

Claire acquiesça.

“Vous remettrez vos accès, vos clés et votre badge.”

Philippe regarda Lucas.

Puis Henri.

“Et lui ?”

Henri tourna la tête vers Lucas.

“Lui aussi va devoir prendre une décision.”

Lucas fronça les sourcils.

“Moi ?”

Henri hocha la tête.

“Oui.”

“Je réintègre mon poste ?”

Henri le regarda.

“Vous le voulez ?”

Lucas ouvrit la bouche.

Puis la referma.

Il n’avait jamais vraiment pensé à cette question.

Il avait toujours pensé en termes de besoin.

Pas d’envie.

Henri le vit.

“Réfléchissez.”

Puis il se tourna vers Claire.

“Faites raccompagner tout le monde après le service.”

“Et pour Lucas ?”

Henri sourit légèrement.

“Je vais lui offrir un café.”

Lucas regarda autour de lui.

Au restaurant où il venait de perdre son travail.

Au manager qui venait de perdre son autorité.

À l’homme tombé sous la pluie qui semblait soudain avoir le pouvoir de changer la vie de tout le monde.

Et pour la première fois de la soirée, Lucas eut peur.

Pas de perdre quelque chose.

De recevoir trop.

PARTIE 3 — CE QUE LE POUVOIR NE PEUT PAS ACHETER
Henri choisit une petite brasserie à deux rues du Marceau.

Pas un établissement du groupe.

Pas un endroit chic.

Juste un comptoir en zinc, des banquettes rouges et un serveur qui appelait tout le monde “monsieur”.

Il était presque vingt-deux heures.

La pluie continuait.

Lucas s’assit face à Henri.

Claire resta quelques minutes, puis partit gérer la situation au restaurant.

Pour la première fois, ils étaient seuls.

Henri commanda un café.

Lucas aussi.

“Vous avez l’air inquiet.”

Lucas haussa les épaules.

“J’ai été viré, réintégré peut-être, puis invité par le propriétaire.”

Henri sourit.

“J’admets que la soirée est inhabituelle.”

Lucas regarda son café.

“Pourquoi vous étiez seul ?”

Henri comprit la vraie question.

“Pourquoi je marchais sous la pluie habillé comme ça ?”

Lucas hocha la tête.

Henri regarda son manteau.

“Il appartenait à mon frère.”

Lucas attendit.

“Il est mort il y a quatre ans.”

“Je suis désolé.”

Henri acquiesça.

“Il n’aimait pas les voitures avec chauffeur.”

“Il disait qu’on ne pouvait pas diriger une entreprise si on ne voyait jamais comment les gens vivaient vraiment.”

Lucas sourit.

“Alors vous faites ça souvent ?”

“Marcher sous la pluie ? Non.”

“Vous déguiser ?”

Henri le regarda.

“Ce n’était pas un déguisement.”

Lucas leva un sourcil.

Henri sourit.

“D’accord. Pas complètement.”