Philippe tendit la main.
“Ton badge.”
Lucas sentit quelque chose tomber dans son ventre.
Son emploi.
Son salaire.
Le loyer de sa mère.
Les courses.
Son abonnement de transport.
Tout arriva d’un coup.
Il regarda Philippe.
“Vous êtes sérieux ?”
“Très.”
Lucas retira lentement son badge.
Il le posa dans la main de Philippe.
Puis il se pencha vers le vieil homme.
“Ça va aller ?”
Le vieil homme le regarda.
Longtemps.
Comme s’il essayait de mémoriser son visage.
Puis il glissa une main dans son manteau.
Il sortit un téléphone.
Un vieux modèle.
Rien d’impressionnant.
Philippe leva les yeux au ciel.
Le vieil homme regarda l’écran.
Appuya une fois.
Puis porta le téléphone contre son oreille.
Il attendit une seconde.
Sa posture changea.
Très légèrement.
Mais Lucas le remarqua.
La fatigue était toujours là.
La faiblesse aussi.
Pourtant, sa voix, elle, ne trembla pas.
“Envoyez la voiture. Et appelez les RH.”
Philippe fronça les sourcils.
Lucas aussi.
Le vieil homme ne dit rien d’autre.
Il raccrocha.
Personne ne comprit vraiment.
Puis, au bout de la rue, des phares apparurent.
Une voiture noire.
Puis une deuxième.
Puis une troisième.
Trois berlines haut de gamme roulaient lentement dans leur direction.
Alignées.
Silencieuses.
Leurs phares traversaient la pluie.
À l’intérieur du restaurant, plusieurs clients se retournèrent.
Philippe regarda les véhicules.
Son expression changea.
Lucas aussi regarda.
Il ne savait pas qui était cet homme.
Mais il comprit une chose.
Quelqu’un venait de prendre son appel très au sérieux.
La première voiture ralentit en approchant du trottoir.
Et pour la première fois depuis le début de la soirée, Philippe Garnier ne donna plus aucun ordre.
PARTIE 2 — LE NOM QU’IL NE FALLAIT PAS CONNAÎTRE
La première berline s’immobilisa devant l’entrée.
La deuxième resta quelques mètres derrière.
La troisième bloqua presque la moitié de la rue.
Personne n’en sortit tout de suite.
Le silence se propagea à l’intérieur du restaurant.
Même le maître d’hôtel avait cessé de bouger.
Philippe fixa les voitures, puis le vieil homme.
“Qui êtes-vous ?”
Le vieil homme ne répondit pas.
Il tenait toujours sa bouteille d’eau.
Lucas était encore à côté de lui.
Quelques secondes plus tard, une portière s’ouvrit enfin.
Une femme d’une quarantaine d’années descendit.
Manteau sombre.
Parapluie noir.
Démarche rapide.
Deux hommes suivirent.
Pas des gardes du corps.
Plutôt des cadres.
Des gens habitués aux situations importantes.
La femme s’approcha directement du vieil homme.
“Monsieur Delorme.”
Philippe pâlit.
Le nom sembla lui être familier.
Lucas, lui, ne réagit pas.
La femme se pencha.
“Vous allez bien ?”
“Je vais mieux.”
“Une ambulance arrive.”
“Je n’en ai pas besoin.”
“Vous êtes tombé dans la rue.”
“Je sais.”
Elle soupira.
Puis regarda Lucas.
“C’est lui ?”
Le vieil homme hocha la tête.
La femme tendit la main.
“Claire Beaumont. Direction générale.”
Lucas la serra, encore perdu.
“Lucas Martin.”
“Je sais.”
Philippe s’avança.
“Madame Beaumont…”
Claire se tourna vers lui.
“Philippe.”
Le simple fait qu’elle connaisse son prénom le rendit encore plus nerveux.
“Je peux expliquer.”
Le vieil homme leva une main.
“Pas encore.”
Il se releva lentement.
Lucas voulut l’aider.
Le vieil homme accepta son bras.
Une fois debout, il entra dans le restaurant.
Les clients s’écartèrent presque instinctivement.
Le vieux manteau mouillé laissait quelques gouttes sur le parquet.
Philippe regarda le sol.
Puis détourna immédiatement les yeux.
Claire remarqua ce mouvement.
Le vieil homme s’arrêta au milieu de la salle.
“Vous pouvez continuer à dîner.”
Personne ne continua.
Il sourit légèrement.
“C’était pourtant une invitation sincère.”
Quelques personnes reprirent leurs couverts.
D’autres restèrent attentives.
Lucas, lui, resta près de l’entrée.
Il ne savait même plus s’il avait le droit d’être là.
Philippe prit une inspiration.
“Monsieur Delorme, si j’avais su…”
Le vieil homme tourna la tête.
“Voilà.”
Philippe s’arrêta.
“Pardon ?”
“Cette phrase.”
Le vieil homme le regarda.
“Si vous aviez su.”
Silence.
“Si vous aviez su qui j’étais, vous auriez agi différemment.”
Philippe ne répondit pas.
“C’est précisément le problème.”
Claire resta légèrement en retrait.
Lucas observait.
Le vieil homme se débarrassa lentement de son manteau.
Sous le tissu usé, il portait un simple pull sombre.
Rien de luxueux.
Rien d’ostentatoire.
Il avait toujours l’air fatigué.
Mais plus du tout fragile.
Philippe tenta de reprendre le contrôle.
“Je ne vois pas ce que vous me reprochez exactement.”
Le vieil homme leva un sourcil.
“Vraiment ?”
“Lucas a quitté son poste pendant le service malgré un ordre.”
“Pour m’aider.”
“Il y avait d’autres solutions.”
“Lesquelles ?”
Philippe ouvrit la bouche.
Puis la referma.
Le vieil homme continua.
“Vous pensiez que quelqu’un d’autre allait agir.”
Philippe regarda les clients.
“Nous ne sommes pas un service d’urgence.”
“Non.”
Le vieil homme hocha la tête.
“Vous êtes un restaurant.”
Il regarda autour de lui.
“Un restaurant que j’ai financé à hauteur de trois millions d’euros.”
Plusieurs clients cessèrent de manger à nouveau.
Lucas fixa le vieil homme.
Philippe ferma les yeux une seconde.
Le vieil homme continua.
“Je m’appelle Henri Delorme.”
Lucas connaissait ce nom.
Tout le monde en France ne le connaissait pas.
Mais dans le milieu de l’hôtellerie et de la restauration, oui.
Delorme Hospitality.
Hôtels.
Restaurants.
Brasseries.
Investissements immobiliers.
Une entreprise familiale devenue un groupe important.
Le Marceau appartenait à une société détenue majoritairement par ce groupe.
Lucas regarda Henri.
“Vous êtes… le propriétaire ?”
Henri le regarda.
“L’un des principaux, oui.”
Philippe s’empressa de parler.
“Monsieur Delorme, avec tout le respect que je vous dois, si j’avais été prévenu de votre visite…”
Henri leva une main.
“Encore.”
Philippe se tut.
Henri se tourna vers Lucas.
“Depuis combien de temps travaillez-vous ici ?”
“Un peu plus d’un an.”
“Votre salaire ?”
Lucas hésita.
Philippe intervint.
“Ce n’est pas le moment—”
Henri le fixa.
Philippe s’arrêta.
Lucas répondit.
“Un peu au-dessus du SMIC.”
“Temps plein ?”
“Presque.”
“Presque ?”
“Ça dépend des semaines.”
Claire nota quelque chose mentalement.
Henri regarda Philippe.
“Pourquoi presque ?”
Philippe soupira.
“Parce qu’il est étudiant.”
Lucas secoua la tête.
“J’ai arrêté mes études.”
Henri se tourna vers lui.
“Pourquoi ?”