Marcus ne cherchait pas simplement à m’arrêter. Il voulait un accident maquillé. Une sortie de route tragique par temps de pluie, un père alcoolisé et une enfant malchanceuse… et les faux documents feraient le reste pour Bethany et mes parents.

Le pick-up a reculé d’un mètre avant de donner un nouveau coup de boutoir dans mon aile arrière droite. La voiture a chassé dangereusement, les pneus crissant sur la roche mouillée. Devant nous, à moins d’un kilomètre, se trouvait le vieux pont métallique de la rivière Noire, un passage étroit à voie unique, bordé de piliers en béton armé datant de l’après-guerre.

Je savais que je ne passerais pas le pont si le pick-up continuait à me percuter par l’arrière. Au premier rétrécissement, il me projetterait directement contre les structures d’acier.

Il fallait faire un choix. Maintenant.

Juste avant l’entrée du pont, sur la droite, s’ouvrait une ancienne voie de garage forestière, fermée par une barrière forestière en bois vermoulu, menant au lit rocailleux de la rivière asséchée en cette saison.

J’ai simulé une perte de contrôle. J’ai laissé ma voiture zigzaguer légèrement sur la chaussée, ralentissant imperceptiblement pour inciter Marcus à porter le coup de grâce. Voyant ma faiblesse apparente, le pick-up a accéléré, déboîtant sur la gauche pour venir percuter mon flanc et me pousser dans le précipice.

Au moment précis où son pare-chocs arrivait à la hauteur de ma portière arrière, j’ai écrasé le frein à main et tourné violemment le volant vers la droite.

Ma berline a pivoté sur elle-même dans un crissement d’enfer. Le pick-up, lancé à plus de cent kilomètres à l’heure sur le bitume détrempé et surpris par ma manœuvre désespérée, n’a pas pu corriger sa trajectoire. Son flanc droit a frôlé mon pare-chocs avant, arrachant la calandre, avant de pulvériser la rambarde du pont avec un fracas titanesque.

Le mastodonte d’acier s’est écrasé contre le premier pilier de béton, son moteur s’écrasant sous l’impact dans un geyser d’étincelles, de fumée blanche et de liquide de refroidissement. Le véhicule a fait un demi-tonneau avant de s’immobiliser sur le toit, bloquant entièrement l’accès au pont, les roues tournant encore dans le vide.

De mon côté, ma voiture avait défoncé la barrière en bois et s’était arrêtée nette contre un talus de terre meuble, les airbags déployés dans une détonation sourde et une odeur âcre de poudre.

Pendant de longues secondes, seul le sifflement de la vapeur d’eau et le cliquetis de la pluie ont résonné dans la nuit.

« Rosie… Rosie, tu vas bien ? » ai-je murmuré, la tête engourdie par le choc de l’airbag, un filet de sang chaud coulant sur mon arcade sourcilière.

« Papa… j’ai peur… » sanglotait-elle depuis le plancher arrière, indemne mais pétrifiée.

« C’est fini, mon amour. C’est fini. Reste là. Ne regarde pas. »

J’ai détaché ma ceinture d’une main tremblante. La portière conducteur était bloquée par le talus. J’ai rampé vers le côté passager, j’ai forcé l’ouverture de la porte et je suis sorti sous l’averse battante. L’air froid m’a giflé le visage, chassant la brume de mon esprit et ravivant l’adrénaline pure qui coulait dans mes veines.

À une trentaine de mètres, la carcasse fumante du pick-up laissait échapper des bruits métalliques inquiétants.

La portière du conducteur du pick-up s’est ouverte d’un coup de pied. Marcus s’est extirpé de l’habitacle en rampant sur le bitume, couvert de sang, boitant lourdement. Mais sa main droite tenait fermement un revolver automatique noir. Ses yeux fous balayaient la route à ma recherche.

« Thomas ! » a-t-il éructé, crachant une gorgée de sang. « Espèce d’enfoiré ! Tu crois que tu vas t’en tirer comme ça ? Donne-moi la gamine et les papiers ! Tu es mort de toute façon ! Les flics croiront Bethany ! Tu n’es rien ! »

Il levait déjà l’arme dans ma direction.

Dans cette obscurité déchirée par la pluie, je n’avais aucune arme. Rien d’autre qu’un démonte-pneu en acier logé dans le coffre entrouvert de ma voiture. Je l’ai saisi à deux mains, sentant le métal glacé contre ma peau brûlante.

Mais je n’ai pas eu besoin de m’en servir.

Soudain, au loin, dans la direction d’où nous venions, des gyrophares bleus ont embrasé la brume de la forêt. Le hurlement strident de multiples sirènes de gendarmerie a déchiré la nuit, réverbéré par les parois rocheuses de la vallée. Deux, puis trois véhicules des forces d’intervention rapide arrivaient à vive allure, coupant toute possibilité de fuite.

Marcus s’est retourné, ébloui par les faisceaux bleutés. Dans un geste de pure folie, il a pointé son arme vers le premier véhicule qui franchissait le virage.

« Gendarmerie ! Lâchez votre arme ! À terre ! Immédiatement ! » ont hurlé des mégaphones alors que les voitures de patrouille freinaient en crabe, bloquant la route.

Marcus n’a pas lâché. Il a tiré un coup de feu aveugle qui a fait éclater le pare-brise de la première estafette.

La riposte a été instantanée, implacable et définitive. Deux détonations sèches ont claqué dans la nuit. Marcus s’est effondré en arrière sur le bitume mouillé, son arme glissant de ses doigts inertes, ses yeux vides fixant les nuages noirs déchirés par l’orage.

Je suis tombé à genoux dans la boue, le démonte-pneu glissant de mes mains, submergé par une vague d’épuisement si totale que j’ai cru que mon cœur allait lâcher.

Des pas lourds ont couru vers moi. Des voix autoritaires et professionnelles ont crié des ordres, mais je n’entendais rien. Deux gendarmes se sont agenouillés à mes côtés, l’un d’eux posant une couverture de survie thermique sur mes épaules tremblantes.

« Monsieur, restez calme. Ne bougez pas. Une ambulance arrive. »

« Ma fille… » ai-je simplement réussi à articuler en désignant la carcasse de ma voiture. « Ma fille est à l’arrière… Sortez-la… S’il vous plaît… Sortez-la de là… »