Soudain, la brume de confusion dans mon esprit s’est dissipée pour laisser place à une réalité terrifiante. Six mois plus tôt, le grand-père maternel de Clara — un vieil homme d’affaires suisse immensément riche et distant — était décédé. N’ayant jamais pardonné à mes propres parents leur arrogance et leurs tentatives répétées d’extorquer de l’argent lors de mon mariage avec Clara, il avait rédigé un testament blindé. Il avait tout légué directement à Rosie sous la forme d’un fonds fiduciaire bloqué jusqu’à sa majorité, assorti d’une clause stricte : en cas de décès de l’enfant ou d’incapacité légale de mon autorité parentale, la gestion des capitaux et des rentes foncières revenait non pas à moi, mais à un conseil de tutelle familial… ou à des tiers désignés par des actes notariés sous seing privé.
Mes parents étaient ruinés. Je le savais pertinemment. Mon père avait coulé sa société de transport deux ans auparavant et vivait d’expédients et de crédits à la consommation. Bethany accumulait les dettes de jeu et les faux chèques. Et Marcus travaillait comme clerc stagiaire dans une étude notariale louche en ville, spécialisée dans les recouvrements douteux et les successions litigieuses.
Ils n’avaient pas simplement voulu “endurcir” ma fille. Ils avaient tenté d’extorquer un consentement d’empreinte biologique et matérielle, de fabriquer des preuves ou de simuler des actes pour capter l’héritage de Clara. Et pour cela, ils avaient séquestré, terrorisé et frappé une enfant de quatre ans sans défense.
Soudain, l’écran de bord de ma voiture s’est allumé, affichant le nom de mon frère : Julian.
J’ai appuyé sur la commande au volant pour décrocher, gardant le silence.
« Thomas ? Thomas, écoute-moi ! Ne raccroche pas, par pitié ! » La voix de Julian était tremblante, hachée par la panique. Au fond sonore, j’entendais les hurlements de mon père et les cris hystériques de ma mère.
« Julian », ai-je dit d’un ton glacial. « Si tu as participé à ça, je te jure devant Dieu que tu finiras tes jours derrière des barreaux. »
« Je ne savais pas ! » a-t-il sangloté. « Je te jure sur la tombe de Clara que je ne savais pas ce qu’ils préparaient ! Marcus m’a dit qu’il avait juste un document à faire tamponner pour une assurance vie… C’est Bethany et maman qui ont tout monté ! Papa est dans le coup depuis le début pour sauver la maison de la saisie ! »
« Qu’est-ce qu’ils ont fait là-haut, Julian ? La vérité ! Tout de suite ! »
« Ils… Marcus a pris des échantillons d’ADN avec un écouvillon sous la joue de Rosie, et ils lui ont fait mettre ses empreintes sur un acte de renonciation de tutelle et de désignation de tiers ! Ils veulent prétendre que Rosie a des troubles psychiatriques graves nécessitant un internement en institut spécialisé sous la tutelle de Bethany, et que toi tu es un père violent et instable ! Bethany a pris des photos de ses propres bras après que tu l’as poussée ! Elle est en train d’appeler les gendarmes en ce moment même, Thomas ! Elle va dire que tu es entré dans une rage folle, que tu as frappé tout le monde et que tu as kidnappé Rosie en état d’ébriété ! »
Le sang a reflué de mes joues.
La perversité du plan était totale. En me faisant passer pour un forcené violent et instable ayant agressé sa famille, ils créaient le dossier parfait pour m’ôter la garde de Rosie. Avec un juge des tutelles complaisant ou manipulé par les faux documents de Marcus, Bethany devenait tutrice légale du patrimoine de ma fille. Et Rosie… Rosie serait enfermée dans une institution, réduite au silence, pendant qu’ils dilapideraient la fortune de son arrière-grand-père.
« Pourquoi tu me dis ça maintenant, Julian ? » ai-je craché. « Pour soulager ta conscience de lâche ? »
« Parce que Marcus… Marcus a pris son arme dans sa voiture avant de partir à ta poursuite ! » a crié mon frère, la voix déformée par l’angoisse. « Il est monté dans son pick-up noir juste après toi ! Il a dit qu’il ne laisserait pas dix millions d’euros s’envoler parce qu’un minable n’était pas foutu de garder son calme ! Il sait que tu vas aller chez le médecin ou au commissariat de Saint-Florent ! Il a pris la route forestière pour te couper la route au croisement du pont ! Fais attention, Thomas, il est armé ! »
La communication a été brutalement coupée, suivie d’un bruit de lutte et de cris étouffés à l’autre bout du fil.
Je n’ai pas eu le temps de digérer cette information.
Dans mon rétroviseur, deux phares xénon d’un blanc aveuglant venaient d’apparaître au sommet de la côte, perçant la nuit pluvieuse à une vitesse folle. Le gros pick-up noir arrivait sur moi comme un bélier d’acier, ses pare-buffles massifs reflétant la lueur rouge de mes feux arrière.
« Rosie, baisse-toi ! » ai-je crié en écrasant la pédale d’accélérateur. « Baisse-toi complètement contre le plancher ! Mets tes mains sur ta tête et ne bouge pas ! »
Rosie, sentant la panique absolue dans ma voix, s’est glissée au fond de son siège, s’enroulant en boule sous son manteau, le lapin serré contre sa poitrine.
Le moteur de ma berline a hurlé en montant dans les tours, mais face à la puissance brute du monstre qui me talonnait, mes chances sur une ligne droite étaient nulles. La route départementale serpentait à travers les gorges boisées, longeant un ravin escarpé d’un côté et la roche abrupte de l’autre. Le bitume était glissant, couvert de feuilles mortes décomposées par l’orage.
Un violent impact a secoué ma voiture par l’arrière. La tôle s’est froissée dans un grincement assourdissant. Le choc a envoyé ma tête contre le repose-tête, tandis que l’arrière de mon véhicule dérapait vers la gauche. J’ai contre-braqué d’instinct, luttant désespérément contre l’inertie pour ne pas percuter la barrière de sécurité en bois qui nous séparait du vide.