Vingt minutes s’écoulèrent dans une tension si étouffante que le tic-tac de la pendule en bronze sonnait comme des coups de marteau sur une enclume. Victoria refusait désormais de s’asseoir, faisant les cent pas devant les baies vitrées qui donnaient sur la nuit obscure de la métropole. La police scientifique avait bouclé les accès, et l’atmosphère ressemblait désormais moins à une suite de luxe qu’à un parloir judiciaire.

La porte de la bibliothèque s’ouvrit avec fracas. Marcus Thorne apparut, le visage trempé par le vent d’altitude, tenant dans sa main gantée un sachet de scellé transparent. À l’intérieur reposait un étui en velours bleu nuit, légèrement éraflé mais intact.

« Nous l’avons trouvée, monsieur. Coincée entre deux buses d’évacuation à quatre-vingt-deux étages de hauteur. La servante disait vrai. »

Nathaniel s’avança, prit le sachet et l’ouvrit délicatement sous le regard attentif du lieutenant Ruiz. À l’intérieur de la pochette se trouvaient deux objets : une clé USB ultra-sécurisée ornée du sceau d’un cabinet d’audit privé zurichois, et un dictaphone numérique miniature, dont le témoin de charge clignotait encore faiblement en veille prolongée.

« Qu’est-ce que c’est que ça ? » souffla Ruiz.

« C’est ce que ma mère voulait me montrer avant la cérémonie, comprit Nathaniel, dont la mâchoire se crispa au point de faire blanchir sa peau. Elle m’avait demandé dix minutes d’entretien privé avant que nous ne montions sur la terrasse. Mais Victoria a insisté pour avancer l’ouverture du bal, prétendant que les invités s’impatientaient… Elle savait ce que contenait cet étui. »

Nathaniel appuya sur la touche de lecture du petit appareil. Le grésillement du microphone capté en extérieur emplit l’acajou de la pièce, mêlé au souffle lointain du vent sur la terrasse.

Puis, la voix d’Eleanor s’éleva, claire, tranchante, dépourvue de la moindre trace de confusion mentale :

« Victoria, il est inutile de continuer cette comédie. Je viens de recevoir le rapport complet des commissaires aux comptes de Genève. Les quarante millions de dollars détournés des comptes de bienfaisance de votre famille n’étaient pas une erreur de gestion. C’est vous qui avez signé les autorisations de transfert vers vos comptes offshore aux îles Caïmans. Vous avez épousé Nathaniel uniquement pour que la fortune Callaway absorbe votre faillite avant que le mandat d’arrêt international ne soit rendu public lundi. »

Un silence d’une seconde sur l’enregistrement, puis la voix de Victoria, méconnaissable, vibrante d’une haine venimeuse :

« Vous auriez dû rester à votre place, Eleanor. Nathaniel m’aime. Il signera tout ce que je lui demanderai une fois que nous serons mariés. Vous n’êtes qu’une vieille femme acariâtre qui refuse de céder la place. Donnez-moi cet enregistreur. »

« N’approchez pas, Victoria. Nathaniel va tout entendre. Je vais le faire diffuser sur les écrans de la salle de réception. »

« Vous ne diffuserez rien du tout. Donnez-moi ça ! »

Un bruit de lutte, le froissement brutal de la soie, puis un cri déchirant :

« Victoria ! Non ! Qu’est-ce que vous faites ?! »

Et le son sourd, effroyable, d’une poussée violente, suivi du cri d’agonie d’Eleanor Callaway basculant dans l’abîme, interrompu net par le fracas d’un plateau de verre brisé à quelques mètres de là et la clameur affolée des convives.

Dans la bibliothèque, personne ne respira pendant de longues secondes après l’arrêt de la bande.

Victoria s’était adossée au mur, glissant lentement le long de la boiserie jusqu’à ce que ses genoux touchent le tapis d’Aubusson. Son regard était vide, anéanti. Toute l’arrogance dynastique, toute la splendeur factice de sa robe de mariée n’étaient plus qu’une parure dérisoire sur une accusée prise au piège de ses propres crimes.

« Victoria Saint-Laurent, déclara le lieutenant Ruiz en s’avançant les menottes à la main, je vous arrête pour tentative de meurtre avec préméditation, escroquerie financière aggravée et tentative d’extorsion de fonds. Vous avez le droit de garder le silence… »

Tandis que les policiers relevaient la mariée déchue et lui passaient les fers aux poignets, elle ne tenta pas un seul geste de résistance. En franchissant la porte sous bonne garde, elle jeta un dernier regard vers la pièce. Nathaniel ne lui accorda même pas une seconde d’attention. Il avait les yeux tournés vers la porte de la chambre médicale attenante, d’où venait de sortir le docteur Vance avec un léger hochement de tête rassurant : Eleanor venait de se réveiller, lucide et hors de danger.

Une heure plus tard, les gyrophares des véhicules de police et des ambulances teintaient d’éclats rouges et bleus les vitres du rez-de-chaussée de la tour Callaway, où une nuée de journalistes s’était déjà massée derrière les cordons de sécurité.

Dans le hall privé des étages supérieurs, le calme était enfin revenu. Rose, munie de son manteau d’hiver usé passé sur son uniforme noir déchiré à l’épaule, attendait près de la porte de service. Elle avait signé sa déposition pour les inspecteurs, répondu patiemment à chaque question, et ne ressentait désormais qu’une fatigue abyssale, un épuisement qui lui pesait sur chaque muscle. Ses côtes la lançaient horriblement, mais l’infirmière lui avait fourni des antalgiques et de quoi refaire ses pansements le lendemain. Tout ce qu’elle désirait à présent, c’était regagner son minuscule deux-pièces dans les faubourgs industriels et oublier le vertige de cette soirée monstrueuse.

Le bruit d’un pas ferme sur le dallage la fit sursauter.

Nathaniel Callaway s’avançait vers elle. Il avait ôté son nœud papillon et déboutonné le col de sa chemise blanche, révélant un visage marqué par l’épreuve mais animé d’une détermination nouvelle.

« Vous pensiez partir ainsi, Rose ? » demanda-t-il doucement.

« Mon service est terminé, monsieur Callaway. La société de traiteur a envoyé les remplaçants pour nettoyer la terrasse. Je ne voulais pas déranger davantage. »

Nathaniel la regarda, incrédule. « Déranger ? Vous avez risqué votre vie en vous jetant littéralement au bord d’un gouffre de trois cents mètres pour rattraper une femme que vous ne connaissiez même pas. Pendant que des dizaines de personnes de mon milieu, prétendument distinguées et héroïques, reculaient de terreur pour protéger leurs costumes sur mesure, vous n’avez pas hésité une seconde. »