— Gérard… a murmuré Caroline, terrifiée par le nom de son propre père. Papa avait signé ça ? François… qu’est-ce que c’est que ce papier ? Tu m’avais dit que mon père t’avait donné son accord pour céder le terrain de Saint-Herblain !
François ne répondait pas. Sa gorge produisait un bruit sec de déglutition.
— Gérard n’a jamais rien cédé, Caroline, ai-je expliqué calmement à ma mère. Ton mari a tenté de dépouiller ton père pendant qu’il agonisait dans une chambre de clinique. Il a imité sa signature avec l’aide d’un complice pour tenter de capter un million deux cent mille euros d’actifs industriels. Et si mon grand-père ne l’a pas envoyé en prison à ce moment-là, c’était pour t’éviter la honte publique de voir ton époux menotté devant tes amies de la paroisse. Mais Gérard a tout consigné. Il a tout laissé derrière lui. Et il m’a confié les clés.
— Les clés de quoi ? a crié Brigitte, au bord de l’hystérie. De quoi tu parles ? C’est la boîte de pépé ! C’est l’héritage de maman ! Maman est sa fille unique, elle a droit à tout ! Toi, tu n’es qu’une petite-fille ! Tu n’as droit à rien du tout !
Sarah Benhamou a ajusté ses lunettes et a posé les statuts constitutifs d’Asterion Participations au milieu de la table.
— Gérard Moreau avait transmis la totalité de ses biens professionnels par donation-partage transgénérationnelle il y a dix ans, sous le régime de l’usufruit successif réversible. Caroline a perçu sa part réservataire sous forme de rentes viagères entièrement payées au cours des huit dernières années — rentes que François a d’ailleurs dilapidées au casino de Pornichet et sur des sites de paris hippiques.
Ma mère s’est tournée vers son mari, le visage ravagé par la stupeur.
— Pornichet ? François… tu m’avais dit que ces virements étaient des placements obligataires bloqués à terme !
François n’a pas bougé la tête. Ses épaules se sont effondrées vers l’avant, rompant la posture raide qu’il avait maintenue jusqu’ici. L’homme dominateur qui m’avait toisée sous la pluie n’existait plus ; il ne restait sur cette chaise en noyer qu’un sexagénaire dépassé par ses propres mensonges, acculé par la précision arithmétique de la réalité.
— Voici les termes de notre accord, a repris Sarah de sa voix blanche, sans la moindre trace d’animosité, simplement avec la froideur implacable d’un tribunal. Vous avez quarante-huit heures pour signer la convention d’indivision et de cession que nous avons préparée.
Elle a fait glisser trois exemplaires d’un protocole d’accord transactionnel sous les yeux de François.
— Premier point : vous cédez l’intégralité de vos droits indivis sur la maison de Rezé à Vivienne pour un euro symbolique, en reconnaissance de l’apport en capital et des mensualités qu’elle a exclusivement assumées depuis l’origine.
— Deuxième point : vous avez jusqu’au trente et un décembre pour quitter définitivement les lieux. Brigitte, Théo, vous deux, vous prenez vos affaires. Rien ne reste. Pas un meuble qui n’ait été acheté par vos propres deniers sur facture acquittée.
— Troisième point : la société Asterion Participations renonce à engager des poursuites pénales pour faux, usage de faux, tentative d’escroquerie et abus de faiblesse à l’encontre de François Moreau, sous réserve du respect scrupuleux de l’échéancier d’expulsion amiable et de la non-divulgation des présentes dispositions.
— Et si je refuse ? a croassé François, tentant un dernier sursaut de bravoure pathétique. Si je décide de me battre ?
Sarah a soupiré doucement, avec la patience d’un professeur devant un élève récalcitrant.
— Si vous refusez, Monsieur, la sommation d’huissier devient exécutoire dès lundi matin. La banque prononcera la déchéance du prêt in fine mardi à dix heures. Vous devrez payer deux cent dix mille euros que vous n’avez pas. La maison sera vendue aux enchères publiques sur le parvis du tribunal dans trois mois pour une mise à prix inférieure de moitié à sa valeur marchande. Vos comptes courants seront bloqués par avis à tiers détenteur pour les charges de Saint-Herblain. Et le dossier pénal partira immédiatement sur le bureau du procureur. Vous finirez cette histoire avec un casier judiciaire, ruiné, expulsé par la force publique, et sans le moindre toit sur la tête.
Un silence de mort est retombé sur la pièce. Seul le bruit étouffé de la pluie battant contre les carreaux du quai de la Fosse rappelait l’extérieur.
Caroline pleurait sans retenue désormais, la tête enfouie dans son châle en acrylique. Brigitte serrait les dents, les poings fermés sur ses genoux, incapable d’admettre que les fondations de son existence de fille gâtée venaient de s’écrouler en moins d’une demi-heure. Théo, lui, fixait ses chaussures de cuir synthétique, mesurant sans doute la distance qui le séparait désormais de ses rêves de grand entrepreneur.
François a tendu la main vers le stylo posé sur la table. Ses doigts tremblaient tellement qu’il a dû s’y reprendre à deux fois pour saisir le corps en résine noire.
— Vivienne… a-t-il murmuré, les yeux fixés sur la feuille sans la lire. C’est tout ce que nous avons. Ta mère et moi… où veux-tu qu’on aille à notre âge ?
J’ai soutenu son regard sans ciller. Je n’avais pas de haine. Pas de colère brûlante. Juste une immense lucidité, froide et limpide comme l’eau du golfe.
— Tu m’as dit qu’une chômeuse ne pouvait plus assumer un crédit, ai-je répondu très bas. Tu m’as dit que Brigitte construisait sa vie, et que moi, je pouvais toujours rebondir.
J’ai désigné la ligne pointillée au bas de la dernière page.
— Rebondis, François. C’est toi qui l’as dit : ce n’est que du papier. Entre nous, ça ne change rien.
Il a signé.
La plume a crissé sur le papier vélin, paraphant chaque page avec une lenteur douloureuse. Caroline a signé à son tour, la main guidée par les injonctions muettes de son mari, puis Brigitte a repoussé son siège dans un raclement sonore et a quitté la pièce sans un mot, suivie par Théo comme son ombre servile.