— Alors pourquoi m’avoir chassée ? ai-je murmuré, la voix tremblante d’une rage que je ne pouvais plus réprimer. S’il avait besoin d’argent, pourquoi couper l’unique source de revenus qui payait les traites ?
Sarah a souri, d’un sourire sans la moindre trace de chaleur.
— Parce que le soir où tu as été licenciée, François a calculé qu’avec tes indemnités de rupture conventionnelle et tes douze années d’ancienneté au cabinet, tu allais toucher un chèque d’environ quarante-cinq mille euros. Son plan initial était simple : te supplier de payer le solde, te culpabiliser au nom de la famille unie. Mais quand tu es rentrée plus tôt ce vendredi-là, tu as parlé d’une restructuration économique brutale. Il a cru que tu partais sans indemnités transactionnelles, sans parachute. Tu es passée instantanément du statut de vache à lait à celui de poids mort.
Elle a marqué une pause, laissant ses paroles pénétrer chaque recoin de ma conscience.
— Mais il y a bien pire, Vivienne. Ton père ne s’est pas arrêté là.
Marc Tavernier a extrait une pochette rouge sombre de sa serviette. Il a posé devant moi une feuille portant le logo d’un office notarial de Vertou, datée de six mois avant la mort de mon grand-père.
— Regardez cette signature au bas de la procuration, a dit l’enquêteur.
J’ai approché la feuille de mes yeux. Le paraphe de Gérard était tremblant, presque méconnaissable, une imitation grossière où les boucles du « G » et du « d » final manquaient de cette vigueur droite qui caractérisait l’écriture de mon grand-père, même au plus fort de sa maladie.
— Qu’est-ce que c’est ? ai-je demandé.
— C’est une tentative de détournement d’actif, a répondu Sarah, les yeux étincelants. François a tenté de faire transférer la propriété de l’un des entrepôts de stockage de Saint-Herblain — un bien estimé à un million deux cent mille euros — à une société civile immobilière dont Caroline et lui étaient les uniques porteurs de parts. Il s’est présenté chez un jeune notaire suppléant avec un faux certificat médical affirmant que Gérard était en pleine possession de ses moyens cognitifs mais alité, et cette fausse procuration.
— Mon grand-père n’a jamais signé ça, ai-je articulé, les jointures blanchies sur le bois de la table. Jamais.
— Évidemment qu’il ne l’a pas fait, a rétorqué Sarah. Gérard était peut-être affaibli physiquement, mais son esprit fonctionnait comme un mécanisme d’horlogerie suisse. Dès que le notaire en chef a contacté Gérard pour confirmer la transaction, Gérard a compris ce que son gendre essayait de fabriquer. C’est précisément ce jour-là, Vivienne, qu’il a convoqué son propre notaire à l’hôpital, verrouillé la fiducie Asterion Participations, et déposé la clé en laiton dans ton sac. Ton grand-père a refusé de porter plainte à l’époque uniquement pour épargner un scandale public à sa fille Caroline. Mais il a fait enregistrer le faux par acte d’huissier, sous scellés, avec une clause d’ouverture exécutoire post-mortem en cas de préjudice manifeste causé à sa descendance directe. C’est-à-dire : à toi.
Sarah a ramassé les documents, les a alignés d’un geste sec contre la nappe, puis m’a fixée.
— François est pris au piège. La banque de la maison de Rezé va prononcer la déchéance du terme à la fin du mois pour défaut de présentation des garanties de refinancement. Le syndic des entrepôts réclame trois trimestres de charges impayées qu’il avait cru pouvoir prélever sur les comptes de sa boîte fantôme. Et aujourd’hui, l’ensemble des titres de propriété de la zone industrielle de Saint-Herblain, y compris les baux commerciaux des entreprises qui louent les hangars, est géré par la holding Asterion.
— Dont je détiens soixante-quatorze pour cent des parts avec mandat de gestion exclusif, ai-je complété, me souvenant mot pour mot des statuts découverts dans le coffre.
— Exactement, a conclu Sarah avec un éclat féroce dans le regard. François est assis sur un tas de braises en croyant qu’il s’agit d’un tas d’or. Il est temps d’allumer le ventilateur.
Pendant les dix jours qui ont suivi, j’ai méthodiquement orchestré la fin d’une illusion.
Sur les conseils de Me Benhamou, j’ai d’abord fait révoquer l’ensemble des mandats de prélèvement automatique liés à mon nom. Le crédit-bail de la berline de Brigitte a été résilié sans préavis : l’agence de location n’a pas tardé à envoyer un transporteur muni d’un plateau de remorquage pour récupérer la voiture stationnée sur le trottoir de Rezé.
J’ai ensuite mandaté un commissaire de justice pour signifier formellement à mon père une sommation interpellative concernant les quarante-deux mille euros d’apport initial de la maison, assortie d’une copie intégrale des relevés de virements bancaires attestant que chaque mensualité du prêt provenait de mon compte personnel pendant sept ans. En droit français, même si l’acte notarié était à son nom, l’enrichissement sans cause et la simulation de propriété permettent d’obtenir la saisie conservatoire immédiate du bien en vue de sa vente forcée.
Enfin, j’ai fait jouer la carte maîtresse de Gérard.
Le jeudi matin, un pli d’huissier de justice avec accusé de réception a été délivré simultanément à l’adresse de mes parents à Rezé et au cabinet de l’avocat d’affaires que François tentait désespérément de mandater. L’acte comprenait l’expertise graphologique certifiant le faux en écriture publique commis par François sur le patrimoine de Gérard, assorti d’une convocation formelle pour une séance de conciliation extraordinaire dans les bureaux nantois de la holding Asterion Participations.
L’horaire était fixé au vendredi suivant, à quatorze heures précises.
La veille au soir, mon père m’a envoyé un dernier message, le seul où son assurance habituelle commençait à se craqueler sous les fissures de la panique :« Vivienne, ce que tu fais est indigne d’une fille. Ta mère ne dort plus, elle est sous calmants. Nous sommes ta famille. Quoi qu’il arrive, le sang ne se trahit pas. Annule cette procédure et viens t’expliquer à la maison demain midi. Nous trouverons un arrangement pour Brigitte et Théo. »