Je n’ai pas répondu. J’ai éteint mon écran, posé la petite clé en laiton sur ma table de chevet, et pour la première fois depuis des mois, j’ai dormi d’un sommeil sans rêve, bercé par le ressac du golfe.
Le siège d’Asterion Participations occupait le dernier étage d’un immeuble haussmannien du quai de la Fosse, à Nantes. Derrière les hautes fenêtres aux moulures impeccables, la Loire s’étirait, lourde et grise, charriant les reflets métalliques d’un ciel de décembre.
Lorsque je suis entrée dans la grande salle du conseil, Sarah Benhamou était déjà installée au centre de la table en noyer, entourée de deux collaborateurs et d’un greffier assermenté. Sur les murs pendaient d’anciens clichés en noir et blanc de mon grand-père, posant devant ses premiers camions de livraison dans les années soixante-dix, le regard fier, la mâchoire carrée d’un homme qui n’avait jamais rien volé à personne.
À quatorze heures dix, la porte s’est ouverte avec fracas.
François est entré le premier. Il portait son costume des grands jours, celui de ses rares rendez-vous chez le banquier, mais le col de sa chemise était froissé et une transpiration luisante brillait sur son front dégarni. Derrière lui s’avançaient Caroline, les yeux rougis et un mouchoir chiffonné pressé contre la lèvre inférieure, et Brigitte, vêtue d’un manteau neuf aux boutons dorés, jetant des regards furieux tout autour d’elle comme si on l’avait insultée en l’obligeant à monter trois étages.
Théo fermait la marche, les mains enfoncées dans les poches d’un blouson de cuir trop grand pour lui, le regard fuyant et l’allure d’un chien pris la gueule dans le garde-manger.
— Qu’est-ce que c’est que ce cirque ? a aboyé François en jetant une liasse de papiers froissés sur la table vernie. Vous m’envoyez des huissiers chez moi ? Devant les voisins ? Vivienne, tu as complètement perdu la tête ?
Je n’ai pas bougé de mon siège. J’étais assise au bout de la table, dans le fauteuil à haut dossier en cuir vert qui avait appartenu à Gérard. Mes mains étaient croisées sur le buvard en feutre.
— Assieds-toi, François, ai-je dit d’un ton si neutre qu’il a semblé couper l’air en deux.
Il s’est figé, déconcerté par l’absence du mot « papa ». C’était la première fois de ma vie que je l’appelais par son prénom.
— Tu me parles sur un autre ton, a-t-il balbutié en tentant de reprendre une contenance patriarcale. Je suis ton père. Cette maison, c’est moi qui l’ai bâtie avec ta mère !
— Tu n’as rien bâti du tout, est intervenue Sarah Benhamou en ouvrant le premier sous-main. Prenez place, Monsieur. Ou la porte est ouverte, et nous laissons immédiatement le procureur de la République de Nantes enregistrer la plainte pénale avec constitution de partie civile que mon collaborateur s’apprête à déposer au tribunal judiciaire.
Caroline a étouffé un cri d’orfraie.
— Le procureur ? Mais Vivienne, enfin ! C’est ton père ! Qu’est-ce qu’on a pu te faire de si affreux pour que tu veuilles nous traîner dans la boue ?
— Ce que vous m’avez fait ? ai-je murmuré en me penchant légèrement en avant. Vous m’avez mise sur le trottoir sous la pluie battante le soir où j’ai perdu l’emploi que j’occupais depuis douze ans. Vous avez jeté mes vêtements dans des sacs-poubelle. Tu as posé ta main sur la serrure, François, et tu m’as dit que je n’étais plus autorisée à entrer dans une maison que j’avais payée de mon propre salaire, pendant que ma sœur s’inquiétait pour la mensualité de sa voiture.
Brigitte s’est redressée sur sa chaise, le visage empourpré de colère mesquine.
— Et alors ? Tu as toujours eu un bon salaire ! Tu n’as pas d’enfants, tu n’as pas de mari, tu n’as rien à charge ! Qu’est-ce que tu voulais qu’on fasse de plus ? Théo et moi, on va fonder une famille. Nous, on a de vrais projets. Tu ne penses qu’à ton compte en banque, tu as toujours été égoïste !
Un silence glacial a envahi la pièce. Le greffier n’a même pas levé les yeux de son ordinateur portable, ses doigts continuant de taper au kilomètre chaque mot qui sortait de nos bouches.
— Tu parles de projets, Brigitte ? a demandé Sarah d’une voix doucereuse en sortant le dossier de faillite de Prestige & Drive. Vous parlez de cette société qui a accumulé cent vingt-huit mille euros de dettes d’exploitation en neuf mois ? Celle pour laquelle ton fiancé ici présent a fait antidater trois bilans prévisionnels pour obtenir des facilités de caisse auprès d’une banque mutualiste ?
Théo a pâli d’un coup. Il s’est tassé sur son siège, refusant de croiser le regard de quiconque.
— C’est… ce sont des difficultés passagères, a-t-il bégayé. La conjoncture était mauvaise.
— La conjoncture ? a repris l’avocate. Non, Monsieur. Ce n’est pas la conjoncture. C’est une escroquerie au jugement en bande organisée. Et le capital initial de votre désastre provenait d’une ponction illégale sur le patrimoine familial, orchestrée par François.
François a frappé du poing sur la table, faisant tressauter les crayons en argent.
— Vous mentez ! Vous n’avez aucune preuve ! La maison de Rezé m’appartient ! L’acte est signé devant notaire ! N’importe quel juge vous rira au nez !
— Vraiment ? a dit Sarah.
Elle a fait coulisser une pochette transparente vers mon père. À l’intérieur reposait la copie certifiée conforme de la fausse procuration de Gérard, avec l’analyse spectrale de l’encre et le rapport d’expertise en graphologie médico-légale établi par l’Institut de Recherche Criminelle.
— Reconnaissez-vous cette signature, Monsieur ?
François a baissé les yeux vers le papier.
Pendant trois secondes, j’ai vu le sol se dérober sous ses pieds. Son regard a oscillé entre le document, la photo de mon grand-père fixée au mur au-dessus de ma tête, et mes propres yeux. La couleur de sa peau est passée d’un rouge colérique à une teinte cendreuse, terne, presque grise. Sa bouche s’est entrouverte, mais aucun son n’en est sorti.