Le policier examina les documents officiels à la lueur d’une lampe torche, vérifia les tampons du tribunal de grande instance et les sceaux notariés, puis hocha la tête avec gravité.
Tout est en règle. Serrurier, à vous.
Un homme trapu portant une caisse à outils métallique s’avança vers le portail piéton. En moins de deux minutes, le cylindre de haute sécurité céda sans bruit. Nous remontâmes l’allée pavée, nos pas étouffés par la neige fraîche, formant un cortège silencieux et implacable jusqu’au perron de marbre où, quelques heures plus tôt, j’avais serré mon enfant contre ma poitrine pour lui éviter de geler.
Cette fois, je ne frappai pas à la porte.
Le serrurier s’attaqua immédiatement à la serrure de la grande porte en chêne. Le mécanisme de verrouillage céda dans un craquement sec. L’un des agents de sécurité poussa le battant.
La chaleur du couloir, saturée des odeurs de cannelle, de cire ancienne et de sapin frais, nous frappa de plein fouet. Dans le grand vestibule, les décorations scintillantes et les paquets cadeaux empilés au pied de l’escalier en fer forgé semblaient attendre un réveil insouciant.
Les bruits de pas lourds des policiers sur le marbre blanc brisèrent le silence feutré de la demeure.
Que se passe-t-il ici ?! hurla une voix furieuse depuis le premier étage.
Heinrich apparut au sommet des marches, vêtu d’une luxueuse robe de chambre en satin bleu nuit, les cheveux en bataille et les yeux bouffis de sommeil. Derrière lui, Eleonore serrait contre sa poitrine un châle de cachemire, le visage décomposé par la surprise.
Qui vous a permis d’entrer dans ma maison ? Sortez immédiatement où je fais intervenir le préfet de police ! tonna le vieil homme en descendant les premières marches.
Restez où vous êtes, monsieur Lindemann, intima l’officier de police d’une voix neutre et tranchante. Nous exécutons une décision de justice et un mandat de comparution immédiate.
Une décision de justice ? Heinrich s’arrêta au milieu de la volée d’escalier, son regard passant des uniformes sombres à Susanne, avant de se figer sur moi. Toi… Toi, misérable folle. Tu oses amener la police le matin de Noël ? Après le scandale que tu as causé hier soir ?
Stefan et Nadine déboulèrent à leur tour dans le couloir de l’étage. Nadine, un pansement discret sur la pommette droite là où ma main s’était abattue quelques heures plus tôt, se mit à glapir :
Arrêtez-la ! C’est elle qui m’a agressée ! Elle m’a frappée devant mes parents ! Stefan, fais quelque chose, bon sang !
Stefan, pieds nus dans un pantalon de pyjama en soie, descendit précipitamment les marches, l’air égaré.
Elena… qu’est-ce que cela signifie ? Nous avions convenu que tu rentrais chez nous pour calmer les esprits… Pourquoi fais-tu cette mascarade ?
Chez nous ? répétai-je d’une voix si basse, si calme, qu’elle fit taire l’écho de leurs hurlements. Il n’y a plus de chez nous, Stefan. Et cette maison n’a jamais été la tienne. Ni la vôtre.
Susanne fit un pas en avant, déployant un parapheur en cuir devant le visage blême d’Heinrich.
Monsieur Heinrich Lindemann, en vertu de l’acte notarié numéro quarante-sept-cent-douze du tribunal de Brandebourg, la fondation Helios notifie par la présente la résiliation sans préavis de votre droit d’occupation précaire des lieux situés au douze, Föhrenweg, Berlin-Grunewald.
Heinrich laissa échapper un ricanement forcé, mais une sueur froide perla soudainement à la racine de ses tempes grisonnantes.
La fondation Helios est gérée par un groupe d’investissement international avec lequel j’ai un accord personnel. Vous n’avez aucun pouvoir ici, Keller. Je connais les administrateurs de Zurich !
Vous ne connaissez personne, Heinrich, intervins-je en montant la première marche de l’escalier.
Je plongeai la main dans ma sacoche et en sortis le certificat de constitution fiduciaire de la fondation Helios, déposé six ans plus tôt. Je le tins ouvert devant ses yeux exorbités.
La fondation Helios, c’est moi. Les capitaux qui ont remboursé vos quatorze millions de dettes de jeu et de spéculation maritime, c’étaient les miens. Les architectes qui ont sauvé vos chantiers en faillite, c’étaient mes associés. Vous n’êtes plus propriétaires de cette villa depuis trois ans, Heinrich. Vous n’êtes que des locataires à titre gracieux, tolérés sous mon toit par pure compassion pour Stefan. Une compassion qui est morte hier soir au moment exact où la main de Nadine s’est abattue sur le visage de ma fille.
Un silence vertigineux s’abattit sur le grand hall. L’air semblait s’être raréfié en une seconde.
Heinrich baissa les yeux vers le document. Il vit mon nom, mon nom de jeune fille, Elena Vane, gravé en lettres d’or comme unique propriétaire détenant cent pour cent des parts de la holding et des biens immobiliers rattachés. Ses doigts se mirent à trembler de manière incontrôlable.
Non… balbutia-t-il, la voix soudain étranglée par l’effroi. C’est… c’est impossible. Stefan, tu savais cela ?
Stefan recula d’un pas, chancelant comme s’il venait de recevoir un coup de massue derrière la tête. Son visage avait viré à une pâleur cadavérique.
Elena… murmura-t-il, les lèvres bleuies par l’angoisse. Tu… tu nous as rachetés ?
Non, Stefan, répondis-je sans aucune haine dans la voix, seulement une indifférence absolue qui sembla l’achever. Je vous ai sauvés de la prison et de la déchéance publique. Et en retour, vous avez traité mon enfant comme une intruse méprisable qu’on peut frapper en toute impunité pour avoir demandé poliment de la viande sans sauce.
C’est faux ! hurla Nadine, descendant les marches d’un bond, hystérique. C’est un mensonge ! Cette fille est une voleuse, papa ! Fais intervenir nos avocats, fais-les jeter dehors ! Elle ne possède rien ! C’est notre maison, c’est l’héritage de notre famille !
Mademoiselle Lindemann, intervint sèchement l’officier de police en lui barrant le passage de son bras ganté. Vous faites l’objet d’un mandat d’arrêt pour violences volontaires aggravées sur une mineure de moins de quinze ans avec préméditation sous l’autorité d’un tiers. Veuillez nous suivre sans opposer de résistance.