Rappelles-toi les faits, Elena, murmura-t-elle en faisant défiler les pages paraphées. Il y a trois ans, Heinrich Lindemann spéculait sur les marchés à terme des métaux avec les fonds de réserve de l’entreprise familiale. Il a accumulé une dette de quatorze millions d’euros auprès de banques suisses et autrichiennes. La villa de Grunewald, l’immeuble de bureaux de Charlottenburg, leurs actions dans la fonderie… tout devait être saisi aux enchères publiques le quinze janvier suivant. La faillite totale, la honte publique, la prison pour banqueroute frauduleuse.

Et je suis intervenue, murmurai-je, mes doigts effleurant les signatures d’Heinrich et de Stefan au bas des actes de cession.

Tu es intervenue par l’intermédiaire de la fiducie Helios, que tu détiens à cent pour cent sous ton nom de jeune fille, reprit Susanne, le regard flamboyant. Tu as racheté la totalité des créances bancaires pour onze millions d’euros de tes propres deniers, générés par tes brevets d’architecture bioclimatique et tes investissements fonciers à Francfort. En contrepartie, Heinrich et Stefan t’ont cédé, par acte de dation en paiement notarié sous seing confidentiel, la pleine propriété de la villa, quatre-vingts pour cent des actions de la holding Lindemann Industrie, et un droit d’expulsion immédiat sans préavis en cas de non-respect du pacte d’actionnaires.

Ils pensaient que la fondation Helios appartenait à un consortium d’investisseurs de Dubaï représenté par ton cabinet, rappelai-je amèrement. Heinrich était trop orgueilleux pour lire les petites lignes de l’annexe C. Il voulait simplement sauver son nom et son train de vie. Stefan n’a même pas regardé les documents avant de signer. Il se contentait de recevoir son salaire de directeur général sans poser de questions.

La clause de déchéance était soumise à une seule condition de leur part, Elena : ils conservaient l’usufruit précaire de la villa et la direction honorifique de la holding tant qu’aucun acte de préjudice grave, moral ou physique, n’était commis contre les intérêts ou les représentants légaux de la fiducie et de leurs ayants droit directs. Mia est ta fille unique, déclarée comme bénéficiaire exclusive de la fondation Helios. Nadine, avec la complicité morale de son père et de son frère, a frappé la bénéficiaire légale sur le domaine même de la fondation.

Susanne tira son téléphone portable de sa poche, composa un numéro abrégé et activa le haut-parleur.

Commissaire Weber ? lanca-t-elle d’une voix sans appel dès que la sonnerie s’arrêta.

Susanne ? Que se passe-t-il à cette heure de la nuit ? C’est le réveillon.

Une agression avec coups et blessures sur mineure de cinq ans, doublée d’une séquestration temporaire et d’une expulsion d’un domicile sous menace physique. Nous avons les enregistrements audio et vidéo horodatés, ainsi qu’un certificat médical que nous allons faire établir dans une heure à la clinique privée de Dahlem. Le suspect principal s’appelle Nadine Lindemann. Les complices sont Stefan et Heinrich Lindemann.

La voix à l’autre bout du fil perdit instantanément toute trace de fatigue.

Les Lindemann de Grunewald ? Vous êtes sûre de vous ?

Parfaitement. De plus, j’exécute dès cette nuit, en ma qualité d’administratrice judiciaire de la fondation propriétaire, l’ordonnance d’expulsion immédiate pour rupture de clause résolutoire et violation de domicile. Je requiers la force publique pour m’accompagner sur les lieux à cinq heures du matin. Nous reprenons possession de l’immeuble.

Faites enregistrer la plainte à notre permanence dans une demi-heure, répondit le policier d’un ton sec. J’envoie deux patrouilles avec vous à l’aube.

Susanne raccrocha, releva la tête et plongea son regard d’acier dans le mien.

Tu as trois heures pour te reposer, Elena. À cinq heures, nous leur montrons qui est le véritable maître de cette maison.

Je ne pus fermer l’œil. Assise au chevet de Mia, je caressais ses cheveux soyeux pendant que les aiguilles de la pendule murale égrenaient les minutes dans un tic-tac implacable. La marque rouge sur sa joue avait viré à un violet sombre, soulignant la violence gratuite de ce geste né de la jalousie et de la haine de classe. Nadine ne m’avait jamais pardonné d’avoir réussi là où elle avait échoué, d’avoir bâti une fortune par mon propre travail tandis qu’elle dilapidait les rentes paternelles dans des boutiques de luxe et des voyages futiles. Quant à Stefan… sa lâcheté n’était plus une faiblesse passagère. C’était sa véritable nature, une absence totale de colonne vertébrale dissimulée sous des costumes sur mesure.

À quatre heures et demie, Susanne entra dans la pièce, accompagnée du docteur Roth, un médecin légiste de ses amis qui officiait dans un grand hôpital de l’ouest berlinois. En silence, avec des gestes d’une infinie délicatesse pour ne pas réveiller l’enfant, il photographia la lésion, prit des mesures et rédigea le constat officiel : traumatisme cutané contondant, ecchymose péri-maxillaire, choc psychologique aigu consécutif à une agression physique délibérée.

C’est signé, tamponné et scellé, déclara-t-il en me tendant le double du document. Cela vaut de l’or devant n’importe quelle chambre correctionnelle.

Merci, Paul, répondit Susanne en enfilant ses gants de cuir. Elena, prends le dossier. Les équipes de sécurité privée nous attendent au bas de l’avenue.

Nous laissâmes Mia endormie sous la garde bienveillante de l’assistante de Susanne, arrivée en taxi quelques minutes plus tôt.

Lorsque nous arrivâmes devant la grille en fer forgé de la villa Lindemann, l’aube n’avait pas encore pointé. La nuit était d’une noirceur impénétrable, blanchie seulement par les chutes de neige qui s’étaient intensifiées au cours des dernières heures. Trois véhicules étaient déjà garés le long de la haie de thuyas : deux fourgons banalisés d’une société de sécurité privée spécialisée dans les saisies de haute volée, et une berline de la police berlinoise, gyrophares éteints.

Quatre hommes en uniforme d’intervention et deux agents de police en tenue d’hiver attendaient sur le trottoir, leur souffle formant d’épaisses volutes dans l’air glacial.

Maître Susanne Keller ? demanda l’un des policiers en s’avançant.

Elle-même. Voici l’ordonnance d’expulsion d’urgence pour voie de fait et l’acte de propriété original de la fondation Helios. Madame Elena Lindemann ici présente est l’unique administratrice bénéficiaire du domaine. Les occupants actuels ne disposent plus d’aucun titre d’occupation légal depuis la révocation immédiate prononcée cette nuit pour manquement grave à la sécurité des biens et des personnes.