« Elle a glissé ? » Je m’arrêtai à deux mètres de lui. Je sentais la puanteur du scotch transpirer par ses pores. « C’est pour cela que ta mère a laissé l’empreinte de sa chevalière sur son os malaire pendant que tu lui ordonnais de ne pas abîmer son visage pour votre gala de charité ? »

Le visage de Béatrice se figea. Le vernis mondain se craquela instantanément, laissant apparaître la prédatrice brute, impudente et féroce.

« Écoutez-moi bien, Hélène, siffla-t-elle en avançant d’un pas, la voix basse et menaçante. Vous êtes dans ma maison. Vous êtes issue d’une famille de petits fonctionnaires sans envergure, et nous vous avons fait l’honneur d’accueillir votre fille dans notre cercle. Mais Daniela est instable. Elle refuse d’assumer ses devoirs d’épouse. Si elle tente de monter une cabale contre mon fils, je vous détruirai toutes les deux. J’ai les meilleurs avocats de cet État, le gouverneur dîne à ma table, et personne ne croira les divagations d’une gamine hystérique face à la parole des Salgado. »

« Les Salgado ? » Un mince sourire étira mes lèvres. « Vous voulez dire cette coquille vide criblée de dettes ? Ces industriels déchus qui déversent illégalement du trichloréthylène dans les nappes phréatiques de Pasadena parce qu’ils n’ont même plus les moyens de payer le traitement de leurs déchets ? »

Mark lâcha son verre. Le cristal se brisa sur le marbre dans une explosion liquide.

« Qu’est-ce que… comment tu sais ça ? » balbutia-t-il, pâlissant à vue d’œil.

« Je sais tout, Mark. Je sais que la Gulf Coast Merchant Bank attend ta caution de quatorze millions de dollars ce matin. Je sais que la signature de Daniela est un faux grossier fabriqué sur ton ordinateur portable à 22 h 14 mardi dernier. Et je sais que tu as fait assurer la vie de ma fille pour vingt-cinq millions de dollars avec une clause spéciale de non-autopsie en cas de noyade dans le bayou. »

Le silence qui suivit fut absolu, seulement troublé par le souffle court et paniqué de Mark.

Béatrice ne cilla pas. Elle posa lentement les deux mains sur le bureau, ses ongles vernis s’enfonçant dans le bois ciré. Ses yeux s’étaient réduits à deux fentes meurtrières.

« Vous ne sortirez pas d’ici avec ces histoires, Hélène, dit-elle d’une voix blanche, dépourvue de toute humanité. Vous n’avez aucune preuve. Rien qui ne puisse être effacé en un coup de fil au procureur de district. »

« Le procureur de district n’a plus juridiction sur cette affaire, Béatrice. »

Je sortis mon téléphone de ma poche et le posai sur le guéridon entre nous. L’écran affichait un appel en cours avec le centre des opérations du FBI de Houston.

Au même instant, un vrombissement lourd déchira l’air du matin.

À travers les grandes baies vitrées donnant sur la cour d’honneur, trois 4×4 noirs banalisés franchirent la grille d’entrée à pleine vitesse, suivis de deux fourgons blindés du FBI. Les pneus crissèrent sur le gravier blanc. Des portières claquèrent avec la violence d’armes à feu. En quelques secondes, une dizaine d’agents fédéraux en gilets pare-balles tactiques, fusils d’assaut au poing, encerclèrent le perron.

« Fédéraux ! Mandat de perquisition ! Ne bougez pas ! »

La voix amplifiée par un mégaphone fit vibrer les vitres du manoir.

Mark tomba à genoux au milieu des éclats de verre de son verre de whisky, poussant un gémissement pitoyable de bête traquée.

« Maman… maman, fais quelque chose ! Fais quelque chose, ils sont là ! »

Béatrice ne bougea pas d’un millimètre. Mais pour la première fois, je vis la gorge de la grande dame de River Oaks se serrer dans une déglutition convulsive. Une goutte de sueur perla à la racine de ses cheveux impeccablement laqués, traçant un sillon minuscule dans son fond de teint hors de prix.

La porte d’entrée vola en éclats sous la poussée des béliers tactiques. Elena Rodriguez entra la première, flanquée de quatre agents armés et de deux inspecteurs en costume civil.

« Mark Salgado, Béatrice Salgado, déclara Elena d’une voix forte qui fit trembler les lustres de cristal. En vertu d’un mandat délivré par la Cour fédérale du district sud du Texas, vous êtes en état d’arrestation pour complot en vue de commettre une fraude bancaire, falsification de documents fédéraux, infractions criminelles répétées au Clean Water Act et tentative d’escroquerie à l’assurance par mise en danger de la vie d’autrui. »

Deux agents s’avancèrent d’un pas martial. L’un d’eux saisit Mark par le col de sa veste en lin, lui tirant les bras dans le dos avec une brutalité professionnelle. Le jeune homme pleurait à chaudes larmes, bredouillant des supplications inintelligibles pendant que les menottes d’acier s’enfonçaient dans ses poignets.

Le second agent s’approcha de Béatrice.

« Ne me touchez pas avec vos mains sales ! » hurla-t-elle, retrouvant une étincelle de sa fureur hautaine. « Savez-vous qui je suis ? J’exige d’appeler mon avocat immédiatement ! »

« Vous aurez tout le temps d’appeler qui vous voudrez depuis le centre de détention fédéral de Joe Corley, madame Salgado, répliqua froidement l’agent en lui saisissant fermement les avant-bras. Vos mains derrière le dos. Maintenant. »

Béatrice résista une fraction de seconde, puis ses épaules s’affaissèrent sous la pression inexorable de la loi. Lorsqu’on lui passa les fers, ses mains tremblèrent violemment. La fameuse chevalière en diamant frappa le métal chromé des menottes dans un tintement lugubre.

Alors qu’on la poussait sans ménagement vers la sortie, elle s’arrêta à ma hauteur.

La haine qui émanait de son visage décomposé aurait pu consumer une forêt entière. Ses lèvres étaient déformées par un rictus de dégoût indicible.

« Vous êtes une misérable, cracha-t-elle entre ses dents serrées. Une misérable vermine. Vous avez détruit mon nom. Vous avez détruit ma famille. »

Je la regardai droit dans les yeux. Mon expression ne trahissait ni triomphe, ni pitié. Juste le calme absolu de la justice rendue.