J’étais seule dans le diner.

Je regardai ma montre. 1 h 12 du matin. Je commandai un second café noir, ouvris ma mallette, branchai la clé USB sur la tablette cryptée et commençai à disséquer l’anatomie d’un meurtre corporatif prémédité.

La clé USB ne contenait pas seulement des bilans financiers maquillés. Elle renfermait la boîte noire de la pourriture des Salgado.

Pendant trois heures, au rythme monotone des essuie-glaces des caméras de surveillance extérieures que je surveillais sur un coin de mon écran, j’ai exploré les dossiers cachés. Mark Salgado n’était qu’un fils à maman médiocre, un héritier sans envergure propulsé au poste de directeur des opérations pour flatter l’ego d’une lignée en déclin. Mais Béatrice, elle, était machiavélique.

Depuis six ans, Salgado Equipment déversait illégalement des milliers de fûts de solvants chlorés et de métaux lourds dans les marais de Pasadena, sur une parcelle théoriquement déclarée comme zone tampon écologique. Le coût réel de décontamination du site était estimé, d’après un rapport interne rédigé par un ingénieur limogé deux semaines plus tard, à plus de quatre-vingt-dix millions de dollars. Une somme capable de pulvériser la holding familiale.

Leur solution ? Transférer la propriété du terrain et toutes les obligations environnementales à une coquille vide — Aegis Holdings —, manipuler Daniela pour lui faire signer les actes de constitution sous prétexte de « planification successorale familiale », puis provoquer une catastrophe ou un audit fédéral qui ferait retomber l’entière responsabilité pénale et civile sur elle. La police d’assurance-vie de vingt-cinq millions de dollars devait éponger les dettes bancaires personnelles de Mark auprès de la Gulf Coast Merchant Bank, tout en effaçant le seul témoin qui aurait pu affirmer sous serment qu’elle n’avait jamais eu conscience de ce qu’elle signait.

À 4 h 30 du matin, la pluie cessa enfin, laissant place à une brume épaisse et poisseuse qui rampait sur l’asphalte de Houston.

Mon téléphone personnel, posé sur la table, vibra. L’écran afficha un numéro masqué.

J’attendis la quatrième sonnerie avant de décrocher.

« Allô ? » fis-je, en feignant une voix brisée par le sommeil et la terreur.

Un silence lourd résonna à l’autre bout du fil, troublé seulement par le cliquetis familier d’un briquet en or.

« Hélène. » La voix de Béatrice Salgado était un mélange calculé de condescendance aristocratique et de venin feutré. « Je suis désolée de vous réveiller à une heure si indue, ma chère. »

« Béatrice ? Qu’est-ce qui se passe ? Il est quatre heures et demie du matin ! »

« Une crise domestique tout à fait regrettable, soupira-t-elle avec une fausse componction écœurante. Daniela a eu une… crise d’hystérie cette nuit. Mark a tenté de la calmer, mais elle s’est montrée violente. Elle a quitté la maison en trombe au volant de sa voiture, après avoir proféré des menaces insensées. Nous sommes très inquiets pour son état psychologique. »

« Mon Dieu… Mais où est-elle ? Est-elle chez moi ? Je n’ai rien entendu ! »

« Elle n’est pas chez vous ? » La voix de Béatrice se durcit d’un quart de ton, trahissant une micro-fêlure dans son assurance de marbre. « Vraiment ? C’est curieux. Nous pensions qu’elle courrait immédiatement se réfugier dans les jupes de sa mère. »

« Je vais faire le tour du quartier, m’écriai-je, feignant l’affolement. Elle a ses crises d’angoisse quand la météo change… Béatrice, si elle a des ennuis, dites-le-moi ! »

Un petit rire sec, bref comme un coup de canif. « Ne vous alarmez pas inutilement, Hélène. Daniela est fragile. Nous le savons tous. Mais Mark et moi tenons à ce que cette affaire reste strictement familiale. Vous comprenez ce que je veux dire, n’est-ce pas ? Aucun scandale. Si elle prend contact avec vous, dites-lui de rentrer immédiatement. Nous avons des papiers urgents à régulariser avant l’ouverture des banques. »

« Des papiers ? De quoi parlez-vous ? »

« De simples formalités patrimoniales, ma chère. Rentrez chez vous et attendez son appel. Mark passera peut-être chez vous dans la matinée pour vérifier que tout est en ordre. »

« Entendu… Merci de m’avoir prévenue. Tenez-moi au courant, je vous en supplie. »

Je raccrochai. Mes mains ne tremblaient pas.

Béatrice pensait avoir posé les jalons de sa version des faits : une belle-fille instable, en fuite après une altercation conjugale, qui allait mystérieusement disparaître dans les heures suivantes.

Je fermai mon ordinateur portable, rangeai soigneusement mes dossiers et quittai le diner. Il me restait trois heures avant l’ouverture des bureaux gouvernementaux pour mettre en place la contre-attaque.

À 7 h 45, je me garais dans le parking souterrain du Bob Casey United States Courthouse, au centre-ville de Houston.

J’avais troqué mes vêtements humides contre un tailleur pantalon en laine bleu marine, d’une sévérité monacale, les cheveux tirés en un chignon strict, mes lunettes de lecture enfin retrouvées sur le nez. Sous le bras, je tenais trois classeurs rigides, divisés par onglets de couleur, contenant les impressions certifiées conformes de chaque transaction, chaque courriel interne dérobé et l’analyse spectrographique de la signature numérique falsifiée de Daniela.

Au douzième étage, le bureau de la procureure adjointe des États-Unis pour le district sud du Texas était déjà en effervescence.

Elena Rodriguez était une ancienne camarade de promotion de l’université de droit de Columbia. Intègre, réputée pour sa pugnacité contre la criminalité en col blanc, elle avait passé les trois dernières années à essayer de coincer les pollueurs industriels du canal de navigation de Houston sans jamais réussir à percer le bouclier d’avocats grassement payés par les holdings locales.

Lorsqu’elle me vit entrer dans son bureau précédée de deux agents fédéraux de l’EPA (Environmental Protection Agency) que Thomas avait fait réveiller à l’aube, elle comprit immédiatement que l’heure n’était pas aux retrouvailles nostalgiques.

« Hélène, dit-elle en fermant la porte vitrée. Vance m’a dit que tu avais de quoi faire tomber un gratte-ciel. »

« Mieux que ça, Elena. J’ai de quoi dynamiter les fondations des Salgado sans qu’ils puissent faire appel. »