« Ton cœur est si noir, Eleanor, que tu n’as même pas demandé si ta petite-fille était en vie. »

La vieille femme eut un infime tressaillement de la paupière, mais son regard resta impénétrable.

« Je n’ai pas de petite-fille issue d’une serveuse. »

Damian alluma la télévision murale d’un clic sec.

L’écran afficha immédiatement la chaîne CNBC. Le bandeau d’alerte rouge clignotait en bas de l’image : SCANDALE CHEZ STERLING GLOBAL : LA VIDÉO CHOC DE L’AGRESSION PROVOQUE UNE CHUTE HISTORIQUE DU TITRE (-22%). ELEANOR STERLING ACCUSÉE DE TENTATIVE D’HOMICIDE SUR FEMME ENCEINTE.

Sur l’écran, les images de la caméra de sécurité tournaient en boucle. On y voyait, avec une netteté chirurgicale, Eleanor saisir le plat brûlant, gifler sauvagement Elena, puis projeter la jeune femme contre l’îlot avant de la ruer de coups tandis qu’elle gisait sans défense. Le son était parfaitement audible : les insultes venimeuses, les cris de douleur d’Elena, les imprécations démentes d’Eleanor.

Eleanor vit son propre visage à l’écran, hideux de cruauté, diffusé devant quarante millions de téléspectateurs à travers le globe. Sa mâchoire se décrocha. Ses mains se mirent à trembler de façon incontrôlable sous les draps de satin.

« Qu’as-tu… qu’as-tu fait ? » bégaya-t-elle, son teint virant au gris cendre. « Tu as… tu as détruit l’honneur de la famille… tu as exposé notre linge sale aux gueux… »

« Ce n’est que le début, » continua Damian d’une voix posée, presque mélodieuse. Il fit glisser un doigt sur sa tablette. « À six heures du matin, le conseil d’administration exceptionnel que j’ai convoqué d’urgence a voté ta destitution immédiate de toutes tes fonctions exécutives et honorifiques. Clause de déchéance pour infamie publique et indignité pénale. Tu n’es plus présidente. Tu n’es plus administratrice. »

« Tu ne peux pas me dépouiller de mes actions ! » hurla-t-elle, la voix éraillée par la panique. « Je possède trente-cinq pour cent du holding ! »

« Tu possédais trente-cinq pour cent, » corrigea Damian. « Mais tu as utilisé, il y a six ans, des fonds appartenant à la fondation caritative familiale pour couvrir les dettes de jeu de ton frère Arthur à Macao et pour acheter sous prête-nom des appartements sur l’avenue Montaigne. Les preuves étaient dans ton coffre-fort de Zurich. Coffre auquel j’ai eu accès ce matin grâce au procureur fédéral, à qui j’ai remis les clés de chiffrement de ton défunt mari. Tu as le choix, Eleanor. »

Il se pencha en avant, ses yeux plongeant dans ceux de sa mère, ne lui laissant aucun échappatoire, aucune issue, aucune pitié.

« Option un : tu tentes de contester ta destitution. Les charges d’abus de biens sociaux, de fraude fiscale internationale et de tentative de meurtre aggravé sur mineur à naître iront jusqu’au tribunal public. Tu passeras les quinze prochaines années de ta vie dans un pénitencier d’État pour femmes de haute sécurité, vêtue d’une combinaison orange synthétique, à manger de la purée déshydratée dans un bol en plastique, entourée de ces criminelles que tu méprises tant. »

Eleanor suffoquait, ses doigts griffant le drap. « Tu… tu es mon fils… tu ne peux pas… »

« Option deux, » poursuivit Damian sans hausser le ton. « Tu signes immédiatement cette cession irrévocable de l’intégralité de tes parts au profit d’un fonds fiduciaire bloqué au nom exclusif de Clara Sterling, ma fille. Tu renonces à tous tes droits sur le manoir familial, sur les résidences d’Aspen et de Saint-Barth. En échange, je demande au procureur de requalifier l’agression en violences volontaires avec circonstances atténuantes psychiatriques. Tu ne feras pas de prison ferme. »

Un éclair d’espoir fugace et mesquin traversa le regard dévasté d’Eleanor. « Un arrangement… une clinique de repos en Suisse ? »

Damian esquissa un sourire terrifiant.

« Non. Pas la Suisse. Le domaine d’Ironwood, dans le fin fond du Dakota du Nord. La maison de garde-chasse que mon grand-père utilisait pour l’abattage des bêtes. Il n’y a ni personnel, ni marbre de Carrare, ni réceptions mondaines. Deux aides-soignantes assermentées par la justice te surveilleront vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Aucun téléphone portable. Aucun accès à Internet. Une allocation mensuelle équivalente au salaire minimum d’une ouvrière agricole. Tu y vivras jusqu’à ton dernier souffle, oubliée de tous, rayée des registres mondains, sans jamais revoir mon visage ni celui de l’enfant que tu as tenté d’assassiner. Tu contempleras les tempêtes de neige à travers des carreaux fêlés en te rappelant chaque seconde que c’est la fille d’un jardinier qui possède désormais chaque pierre de ton empire. »

« Jamais ! » cracha Eleanor dans un râle de rage agonisante. « Je préfère mourir ! »

« Alors tu mourras en prison, Eleanor, » répliqua Damian en se levant calmement. Il ramassa sa tablette et fit deux pas vers la porte. « Les inspecteurs t’attendent dans le couloir pour te signifier ton mandat de dépôt. Dès que tu auras quitté ce lit, tu seras menottée devant les caméras de télévision qui campent déjà sur le parking de la clinique. Choisis. Tu as soixante secondes. »

Eleanor regarda la porte. À travers l’imposte vitrée, elle vit les reflets métalliques des menottes à la ceinture des deux policiers en uniforme et la foule compacte des journalistes qui assiégeait l’entrée du bâtiment avec des objectifs braqués sur les fenêtres.

Elle baissa les yeux vers ses mains décharnées, dépourvues de leurs précieux joyaux confisqués comme pièces à conviction. Toute sa vie d’artifices, de faux-semblants et de cruauté venait de s’effondrer comme un château de cartes soufflé par un blizzard.

« Le stylo, » murmura-t-elle, la voix brisée, presque inaudible, vidée de toute substance. « Donne-moi ce maudit stylo. »

Damian ne revint pas sur ses pas. Il fit signe à Gabriel, qui s’avança avec un dossier relié en cuir noir et un stylo plume. Sans un mot, la main tremblante d’Eleanor parapha les cinquante pages qui scellaient sa mort sociale et financière. À la dernière ligne, lorsqu’elle apposa sa signature autrefois si redoutée sur les marchés boursiers, une goutte d’encre s’étala sur le papier blanc, semblable à une tache de sang indélébile.