« À terre, monsieur Diego ! » rugit Enrique en ouvrant un feu nourri pour couvrir son maître.

Les hommes de main, visiblement surpris par l’arrivée armée du patron légitime de la maison Valmonte, hésitèrent. Ils n’étaient payés que pour faire disparaître des preuves et étouffer une femme sans défense, pas pour soutenir un siège contre les gardes d’élite du domaine. Deux d’entre eux lâchèrent leurs armes et prirent la fuite à travers les bois sombres. Le troisième tenta de courir vers la berline, mais Enrique le cueillit d’une balle dans la jambe.

Diego ne s’attarda pas sur les fuyards. Il s’élança vers le brasier. L’air était suffocant, saturé d’une fumée noire et acre qui brûlait les yeux et la gorge.

« Elle est dans la crypte sous la meule ! » cria Isabella depuis le véhicule, retenue fermement par Valentina qui refusait de la laisser partir dans les flammes. « La trappe en fer ! »

Diego arracha son manteau, le trempa dans une flaque d’eau croupie et s’en enveloppa la tête. Il franchit le rideau de flammes qui dévorait l’encadrement de la porte du moulin. À l’intérieur, la chaleur était un mur impénétrable. Les poutres de chêne centenaires craquaient sinistrement au-dessus de sa tête, prêtes à céder sous leur propre poids.

Au fond de la pièce principale, sous l’immense meule de granit fracturée, une dalle d’acier était scellée par une barre de fer forgé, maintenue par un lourd cadenas. Quelqu’un avait tenté d’y mettre le feu en entassant des branchages arrosés d’essence par-dessus, mais le métal avait résisté. Cependant, la fumée s’infiltrait déjà par les fentes de ventilation.

Diego utilisa un levier en fonte abandonné par les ouvriers. Il pesa de tout son corps d’athlète sur la barre. Le métal gémit, les rivets sautèrent dans un bruit de détonation. Il souleva le battant brûlant à mains nues, sans sentir la chair de ses paumes se boursoufler sous la douleur.

« Clara ! »

Au fond du trou béant, étendue sur un matelas de paille poussiéreux au milieu de caisses d’archives centenaires, une femme gisait inconsciente. Ses cheveux, autrefois d’un brun éclatant, étaient striés de mèches prématurément blanches. Son visage, amaigri par la peur et la privation, conservait cette beauté noble et tragique qui avait jadis subjugué le jeune héritier des Valmonte.

Diego sauta dans la fosse sans hésiter. Il prit Clara dans ses bras. Elle était légère, terriblement légère, comme un oiseau blessé vidé de sa substance. Elle toussait faiblement, asphyxiée par les émanations toxiques.

« Diego… ? » murmura-t-elle dans un souffle rauque, ouvrant avec peine des yeux embrumés de fièvre. « Tu rêves… ou c’est la mort ? »

« Je suis là, mon amour. Je suis là. Cette fois, personne ne te volera. »

Une poutre maîtresse s’effondra dans un fracas d’apocalypse à l’étage supérieur, manquant d’écraser la trappe. Diego hissa Clara de toutes ses forces vers l’ouverture, où deux des gardes d’Enrique l’attrapèrent par les épaules pour la tirer hors du piège. Diego s’extirpa à son tour au moment exact où la toiture entière du moulin cédait, s’écrasant dans une pluie de braises rougeoyantes et de cendres incandescentes.

Ils roulèrent tous sur l’herbe mouillée de la clairière, haletants, noircis par la suie, trempés jusqu’aux os, mais vivants.

Le vent se calma peu à peu, comme apaisé par la fin du sacrifice. La pluie d’orage se transforma en une bruine fine et glacée.

Clara était allongée sur la banquette du 4×4, enveloppée dans des couvertures de laine. Valentina et Isabella étaient agenouillées de chaque côté d’elle, tenant chacune l’une de ses mains rugueuses et calleuses. Pour la première fois depuis neuf années d’errance, de terreur nocturne et de fuite constante, les jumelles étaient réunies autour de leur mère.

Clara ouvrit les yeux. Son regard alla de Valentina à Isabella, puis remonta vers Diego qui se tenait debout au-dessus d’elles, les mains bandées de fortune par Enrique, le visage ravagé par les larmes et la suie.

« Tu as trouvé les deux, murmura Clara, esquissant un sourire d’une infinie douceur malgré sa lèvre fendue. »

« Elles se sont trouvées elles-mêmes, Clara. Elles ont ramené la vérité là où il n’y avait que des mensonges. »

Diego se tourna vers l’homme de main blessé qu’Enrique maintenait fermement sous la menace de son arme. L’homme tremblait comme une feuille, conscient que son avenir se résumait désormais à une cellule de haute sécurité.

« Qui vous a donné l’ordre de sceller la crypte et de mettre le feu ? » demanda Diego, sa voix n’étant plus qu’un murmure dangereux, d’un calme terrifiant.

L’homme avala péniblement sa salive.

« C’est… c’est l’avocat personnel de votre mère. Maître Laroche. Il nous a payés cinquante mille dollars chacun. L’ordre était formel : aucun survivant, et brûler les registres notariés qui étaient dans les coffres de la crypte. Doña Mercedes voulait que la succession aille exclusivement à la fondation qu’elle contrôle avant que vous ne découvriez l’existence d’héritières légitimes. »

Diego ferma les yeux un instant. La trahison n’était pas seulement morale ; elle était totale, méthodique, calculée jusqu’au dernier centime.

« Ramène-les au poste central de la police d’État, Enrique. Pas au commissariat local, ils sont corrompus par ma mère. Préviens le procureur général directement. Dis-lui que Don Diego Valmonte se constitue partie civile pour tentative de meurtre avec préméditation, séquestration et dissimulation d’état civil. »

Le retour au manoir se fit dans un silence recueilli. L’aube pointait à l’horizon, déchirant les nuages noirs de teintes pourpres et ambrées. Le soleil levant illuminait la façade austère du domaine des Valmonte, faisant briller l’ardoise des toitures et les grilles dorées qui avaient si longtemps servi de rempart contre la vérité.

Lorsque les lourdes portes du salon principal s’ouvrirent, Doña Mercedes était assise dans son fauteuil voltaire, le dos bien droit, vêtue de sa robe de soie noire habituelle, un chapelet de perles serré entre ses doigts décharnés. Deux policiers en uniforme se tenaient déjà près de la cheminée monumentale, accompagnés du juge d’instruction que Diego avait fait réveiller par téléphone.