Jeanne leur ouvrit la porte sans effusion. Elle portait son habituel gilet de laine grise tricoté à la main et ses chaussons confortables.
« Entrez, dit-elle simplement. Tout le monde est là. »
« Tout le monde ? répéta Camille en fronçant les sourcils tandis qu’elle pénétrait dans le salon. De quoi parlez-vous, Jeanne ? Qui d’autre pourrait être là ? »
En entrant dans la pièce principale, Camille s’arrêta net.
Assis dans le vieux fauteuil club en cuir élimé, un homme d’une soixantaine d’années, à la chevelure argentée et au maintien aristocratique, consultait une série de volumineux classeurs posés sur la table basse. À ses côtés se trouvait une jeune assistante juridique munie d’un ordinateur portable dernier cri.
Maître Delorme s’immobilisa lui aussi, les yeux écarquillés d’incrédulité. Il venait de reconnaître instantanément la silhouette et le profil de l’un des bâtonniers les plus respectés et craints du barreau de Paris.
« Maître… Maître Beaumont ? bégaya Delorme, perdant instantanément son assurance prétentieuse. Que… que faites-vous ici, dans ce pavillon ? »
François-Régis Beaumont releva la tête, retira calmement ses lunettes en or et esquissa un sourire poli mais glacial.
« Bonsoir, cher confrère. Je représente les intérêts patrimoniaux et successoraux de Madame Jeanne Laroche, ainsi que la mémoire de son époux, feu Monsieur Henri Laroche, dont notre étude gère les biens depuis plus de quarante ans. »
Camille laissa échapper un petit rire nerveux, mal à l’aise, jetant un coup d’œil méprisant à Jeanne.
« Qu’est-ce que c’est que cette comédie ? Un avocat d’affaires pour une vieille couturière et une maison délabrée qui vaut à peine cinq cent mille euros avec le terrain ? Jeanne, vous perdez votre argent dans des honoraires ridicules au lieu de signer nos accords ! »
« Taisez-vous, Camille, lâcha soudainement Maître Delorme d’une voix blanche, le front soudainement perlé de sueur. Vous ne savez visiblement pas à qui vous vous adressez. »
Chapitre 4 : La révélation du trésor
Maître Beaumont se leva, lissa les pans de sa veste et désigna les chaises autour de la grande table à manger.
« Veuillez vous asseoir. Les déclarations que je m’apprête à consigner sous la foi du serment vont exiger toute votre attention. »
Camille s’assit de mauvaise grâce, croisant les bras sur sa poitrine avec une moue d’agacement feint, tandis que Thomas s’effondrait sur une chaise, déstabilisé par l’atmosphère solennelle qui venait d’envahir la modeste maison de son enfance. Jeanne, elle, demeura debout près du buffet, les mains jointes, silencieuse comme une statue de marbre.
« Cher confrère, commença Maître Beaumont en s’adressant directement à Delorme, vous êtes venu faire régulariser un acte de cession de biens et une renonciation d’usufruit sur ce pavillon de Saint-Maur, n’est-ce pas ? »
« En… en effet, balbutia Delorme. Les parties s’étaient entendues sur une aliénation globale afin de pourvoir aux besoins futurs de Madame Laroche. »
« Parfait, reprit Beaumont en ouvrant le premier dossier cartonnée de couleur bordeaux. Permettez-moi alors d’éclairer la situation financière globale de ma cliente, car il semblerait que certains éléments capitaux aient échappé à la sagacité de votre cliente, Madame Camille Laroche. »
L’avocat parisien tourna la première page.
« À la suite du décès de son époux, Madame Jeanne Laroche a été instituée légataire universelle de l’intégralité des avoirs de la branche financière de la maison d’armement Laroche Frères. Ces avoirs comprenaient initialement un portefeuille d’actions diversifiées auprès de la banque privée Bordier & Cie à Genève, ainsi que la pleine propriété de deux immeubles de rapport situés respectivement rue de Courcelles et boulevard Raspail à Paris. »
Le souffle de Camille se coupa net. Elle décroisa brusquement les bras. Ses yeux passèrent de l’avocat à sa belle-mère avec une lueur d’effroi et de stupéfaction totale.
« Des… des immeubles à Paris ? De quoi est-ce qu’il parle, Thomas ? »
Thomas était bouche bée, le visage livide, incapable d’articuler un seul son.
Maître Beaumont poursuivit avec une précision chirurgicale, sans la moindre émotion :
« Grâce à une gestion prudente et au réinvestissement scrupuleux de l’intégralité des loyers et dividendes perçus au cours des vingt-quatre dernières années, sans qu’aucun prélèvement personnel n’ait été effectué par Madame Laroche en dehors du paiement scrupuleux de ses obligations fiscales, la valeur nette actuelle de ce patrimoine mobilier et immobilier s’élève aujourd’hui à huit millions sept cent quarante mille euros. »
Un silence de mort tomba sur la pièce. Seul le vieux balancier de l’horloge comtoise continuait d’égrener les secondes dans l’angle du salon.
Camille se sentit défaillir. Huit millions d’euros. Huit millions d’euros entre les mains de cette vieille femme qu’elle avait reléguée au troisième rang de son mariage, dont elle avait dédaigné la cuisine artisanale, dont elle s’était moquée ouvertement sur les parkings devant ses copines superficielles. La maison de banlieue n’était qu’une goutte d’eau insignifiante dans un océan d’opulence cachée.
Aussitôt, l’esprit calculateur de la jeune femme se mit en marche à une vitesse vertigineuse. Son expression se métamorphosa en une seconde. La moue hautaine s’effaça pour laisser place à une mimique de dévotion servile, presque larmoyante.
« Mais… Jeanne… ma chère Jeanne ! s’écria-t-elle en se levant à demi, les mains tendues vers la vieille dame. Pourquoi ne nous avoir jamais rien dit ? Pourquoi avoir vécu de manière si modeste, si difficile ? Si nous avions su le fardeau que vous portiez toute seule ! Mon Dieu, Thomas, pourquoi ne nous as-tu jamais parlé des talents de ton père ? »
Elle contourna la table, voulant s’approcher de Jeanne pour la serrer dans ses bras, mais Maître Beaumont fit un pas de côté, barrant doucement le passage avec son stylo plume.
« Veuillez rester assise, Madame. Je n’ai pas terminé la lecture des actes. »
Camille se rassit précipitamment, le cœur battant la chamade. Dans son esprit, le calcul était fait : Thomas était fils unique. Qu’importe l’affront passé, cet argent allait revenir à son mari. Ils allaient pouvoir quitter leur vie ordinaire, voyager en première classe, acheter un hôtel particulier, entrer dans la haute société. Tout était pardonné, tout pouvait s’arranger avec un peu d’hypocrisie bien dosée.