Jeanne ouvrit la boîte. À côté de deux montres de gousset d’une valeur inestimable et d’une série de certificats jaunis émis par une prestigieuse banque privée suisse à Genève, reposait une lettre scellée à la cire rouge, adressée à son nom par Henri quelques mois avant sa disparition.

Henri descendait d’une vieille lignée d’armateurs et d’antiquaires bordelais. Après une violente querelle d’héritage qui avait déchiré sa propre famille dans sa jeunesse, il avait choisi de tourner le dos aux faux-semblants de la haute bourgeoisie provinciale pour vivre une existence simple, authentique, aux côtés de la femme qu’il aimait. Mais il n’avait jamais été démuni. Avec prudence, il avait constitué un patrimoine discret, converti en actions d’entreprises énergétiques naissantes, en obligations d’État indexées sur l’or et en parts foncières dans plusieurs immeubles haussmanniens du cœur de Paris, gérés par un cabinet fiduciaire de renom international.

Sur son lit d’hôpital, Henri lui avait tenu la main avec force en lui disant :

« Jeanne, ne touche à rien tant que tu n’en as pas un besoin absolu. Laisse Thomas grandir avec le sens du travail et de l’effort. Si un jour notre fils comprend la valeur des gens et du temps, cette fortune l’aidera à bâtir une vie juste. Mais si l’argent doit faire de lui un homme arrogant, protège-toi d’abord. Tu seras la seule maîtresse de notre destin. »

Pendant plus de vingt ans, Jeanne avait respecté ce serment. Elle avait continué à coudre pour les voisines, à réparer les ourlets, à cultiver ses tomates dans le potager et à compter chaque sou à la caisse du supermarché pour que Thomas fasse de bonnes études de commerce. Elle n’avait jamais voulu d’une existence dorée. Son luxe à elle était la paix de l’esprit, l’odeur du lilas au printemps et le rire de son enfant dans le couloir.

Les dividendes s’étaient accumulés année après année sur des comptes sous séquestre, capitalisés avec une régularité mathématique. La valeur totale de ce que Camille prenait pour un modeste héritage de couturière dépassait aujourd’hui largement les huit millions d’euros.

Jeanne referma le carnet de cuir. Elle sentit une force nouvelle, froide et lucide, remplacer la tristesse qui lui nouait la poitrine.

« Tu voulais me faire signer un papier, Camille, murmura-t-elle dans le silence de la pièce. Tu vas apprendre que les gens simples ne sont pas toujours ceux que l’on croit. »

Elle prit son téléphone fixe, décrocha le combiné et composa un numéro de téléphone gravé dans sa mémoire depuis près d’un quart de siècle.

À l’autre bout du fil, après trois sonneries, une voix masculine, posée et aristocratique, répondit :

« Cabinet Beaumont et Associés, Maître François-Régis Beaumont à l’appareil. »

« Bonjour Maître, dit calmement la vieille dame. C’est Jeanne Laroche. Je crois que le moment est venu d’exécuter les dernières volontés d’Henri. »

Un silence surpris, teinté d’un profond respect, accueillit sa déclaration.

« Madame Laroche… quel honneur de vous entendre. Nous surveillions vos avoirs comme convenu. Je me tiens entièrement à votre disposition. Que souhaitez-vous faire ? »

« J’ai besoin de vos services pour rédiger un nouvel acte notarié. Un acte très particulier. Et j’aimerais que vous organisiez une petite mise en scène dans quelques jours. »

Chapitre 3 : La toile d’araignée
Dans les semaines qui suivirent, le comportement de Camille envers sa belle-mère changea radicalement. Elle ne revenait plus en personne, mais menait une guerre d’usure sournoise.

Thomas appelait de temps en temps, la voix embarrassée, toujours sous la surveillance visible de son épouse qui soufflait des arguments en arrière-plan.

« Maman, tu ne comprends pas. Les taux d’intérêt remontent. C’est le moment idéal pour vendre le pavillon. Camille a trouvé un promoteur qui propose un très bon prix pour raser la maison et construire trois petits logements mitoyens. Avec ma part d’avance d’hoirie, nous pourrions acheter ce grand appartement avec vue sur le parc Monceau dont Camille rêve tant. Tu ne veux pas mon bonheur ? »

Jeanne écoutait sans jamais s’énerver.

« Mon fils, répondait-elle d’un ton serein, ton bonheur n’a jamais dépendu de la surface de tes parquets. Mais si tu as besoin de régler cette affaire, dites à Camille de revenir vendredi prochain à dix-huit heures avec son notaire. J’ai pris ma décision. »

Lorsque Thomas raccrocha, Jeanne devina sans peine l’explosion de joie qui devait régner dans le luxueux trois-pièces en location du jeune couple. Camille croyait avoir gagné la partie par l’usure psychologique. Elle s’imaginait déjà signer les compromis de vente, commander les canapés de créateur et parader devant ses amies avec l’argent de la vieille femme qu’elle méprisait.

Pendant ce temps, Maître François-Régis Beaumont avait fait le déplacement depuis son prestigieux cabinet de la place Vendôme. Vêtu d’un costume trois pièces d’une élégance impeccable, l’homme de loi avait passé plusieurs heures avec Jeanne dans sa petite cuisine de Saint-Maur, buvant du café noir dans de vieilles tasses en porcelaine ébréchée tout en écoutant les instructions précises de sa cliente.

« Vous êtes absolument certaine de vouloir procéder ainsi, Madame Laroche ? avait demandé l’avocat avec un mince sourire admiratif. La leçon sera particulièrement cruelle. »

« La cruauté, Maître, consiste à arracher une mère à ses souvenirs pour s’offrir des sacs à main et des dîners mondains. Ce que je prépare n’est pas une vengeance. C’est un miroir. Je veux simplement qu’ils voient exactement qui ils sont. »

Le vendredi convenu arriva sous un ciel gris et menaçant.

Dès dix-sept heures quarante-cinq, une berline allemande flambant neuve, louée pour l’occasion afin d’afficher une réussite de façade, se gara devant le portail rouillé de la propriété. Camille descendit la première, éclatante de triomphe. Elle portait un manteau en cachemire blanc et des talons aiguilles qui s’enfonçaient légèrement dans l’allée gravillonnée mal désherbée. Elle tenait par le bras Maître Delorme, qui semblait impatient d’en finir avec cette banale formalité de province. Thomas fermait la marche, le pas lourd, le regard fuyant, comme un enfant qui sait qu’il commet une mauvaise action mais qui n’a pas le courage de s’y soustraire.