Elle fit signe à Me Vautier, qui posa un document unique devant Me Renoir et sa cliente.

« Qu’est-ce que c’est ? » demanda l’avocat des Delacroix d’une voix rauque.

« C’est le protocole transactionnel que je suis prête à soumettre au juge d’instruction et aux administrateurs judiciaires, » expliqua Éléonore. « La villa familiale de Saint-Cloud ainsi que les appartements de Cannes seront vendus pour épurer immédiatement l’intégralité des dettes fiscales et rembourser les banques que Julien a escroquées. Cela évitera la liquidation judiciaire des trois usines en province et sauvera l’emploi des deux cent vingt salariés qui travaillent pour le groupe. »

Catherine poussa un cri étouffé. « Vendre la villa de Saint-Cloud ? C’est le berceau de notre famille depuis quatre générations ! Où vais-je vivre ? C’est ma maison ! »

« Non, Catherine. Cette maison a été financée par des hypothèques frauduleuses que votre mari a contractées avant sa mort et que Julien a renouvelées illégalement. Elle ne vous appartient plus depuis longtemps. Vous disposerez d’une rente viagère modeste issue d’un compte d’épargne personnel que vous aviez constitué légalement avant la crise. Vous pourrez louer un petit appartement de deux pièces en province, loin de Paris. C’est bien plus que ce que vous m’auriez laissé si j’étais partie les mains vides comme vous l’espériez. »

« Et Julien ? » sanglota la mère, réalisant soudain que tout était consommé. « Que va-t-il devenir ? »

« Julien répondra de ses actes devant le tribunal correctionnel. Mes avocats ne réclameront pas de dommages et intérêts extravagants s’il signe sans délai la renonciation totale à tous ses droits de tutelle sur Arthur et s’il accepte le divorce par consentement mutuel avec déchéance de son autorité parentale jusqu’à la majorité de l’enfant. S’il refuse, nous irons au procès pénal avec la plainte pour violences conjugales aggravées et faux en écriture publique. Il encourt sept ans de prison ferme. S’il coopère, il purgera une peine aménagée, perdra tout son patrimoine, mais évitera la détention prolongée. Le choix lui appartient. Mais connaissant sa lâcheté légendaire, je sais parfaitement ce qu’il signera d’ici ce soir. »

Me Renoir jeta un coup d’œil rapide aux clauses du document, puis retira ses lunettes avec un soupir résigné. Il se tourna vers sa cliente et murmura d’une voix sans appel : « Catherine… signez. C’est une offre inespérée. Madame a le pouvoir de vous détruire totalement et de faire incarcérer Julien immédiatement pour de très longues années. Elle a sauvé les emplois et nous offre une porte de sortie honorable de la faillite. Nous n’avons aucune carte en main. »

Catherine Delacroix regarda le document, puis reporta ses yeux sur Éléonore. Dans le regard de cette belle-fille qu’elle avait tant rabaissée, qu’elle traitait de « souillon sans classe » lorsque les portes étaient closes, elle ne vit ni haine, ni arrogance, ni triomphalisme. Elle n’y vit qu’une justice d’acier, froide, méthodique et inébranlable.

La main tremblante, retenant un sanglot qui lui déchirait la gorge, l’ancienne reine de la haute bourgeoisie parisienne saisit le stylo en or que Me Renoir lui tendait et apposa sa signature au bas de chaque feuillet. En quelques traits de plume, un demi-siècle de privilèges, d’arrogance et de mensonges s’effaçait à jamais.

Lorsque tout fut signé et paraphé, Catherine releva la tête, les yeux creusés, le visage vieilli de vingt ans en l’espace d’une heure.

« Me permettras-tu… me permettras-tu au moins de voir mon petit-fils de temps en temps ? » demanda-t-elle dans un souffle suppliant qui trahissait son effondrement total.

Éléonore se leva, boutonna sa veste et ramassa son dossier.

« Arthur grandira dans la vérité, Catherine. Il saura qui était son grand-père, ce que son père a fait, et comment cette famille a failli sombrer dans le déshonneur. Mais je ne permettrai jamais qu’il respire le poison de votre mépris et de vos préjugés. Le jour où vous aurez appris la signification des mots respect, humilité et dignité, nous reconsidérerons peut-être la question. Jusque-là, restez loin de lui. »

Sans ajouter un mot, Éléonore quitta la pièce d’un pas assuré. Le claquement régulier de ses talons sur le parquet résonna dans le couloir comme le glas d’une époque révolue.

Les mois qui suivirent furent marqués par une métamorphose radicale. Fidèle à ses engagements, Éléonore prit temporairement la direction du conseil de surveillance de Delacroix Industries en tant que mandataire des biens de son fils mineur. Entourée des meilleurs gestionnaires et d’un cabinet d’audit indépendant, elle organisa la restructuration sans aucun licenciement sec. Les actifs toxiques furent liquidés, les créanciers remboursés au centime près grâce à la vente des luxueuses résidences de Julien et Catherine, et l’entreprise fut réorientée vers des investissements durables et transparents.

Julien, déchu de tous ses titres et incapable de supporter le regard des gens de son ancien cercle mondain qui lui tournaient désormais ostensiblement le dos, accepta toutes les conditions du divorce. Condamné à trois ans de prison avec sursis assortis d’une lourde mise à l’épreuve et d’une faillite personnelle lui interdisant toute gestion d’entreprise pendant quinze ans, il dut quitter la capitale pour s’installer dans un petit pavillon anonyme dans le sud de la France, vivant d’un modeste emploi de salarié subalterne dans une société de transport. Catherine, quant à elle, s’était retirée dans un village isolé de Normandie, oubliée de tous ceux qui courtisaient autrefois ses invitations somptueuses.

Un an jour pour jour après cette terrible nuit d’orage où les verres brisés jonchaient le sol de la chambre conjugale, le soleil printanier baignait les allées du parc Monceau à Paris.

Sur l’herbe verte parsemée de pâquerettes, un petit garçon aux grands yeux noisette riait aux éclats en tentant d’attraper les bulles de savon qui flottaient dans la brise d’avril. Il courait maladroitement sur ses petites jambes rondes avant de venir se jeter avec confiance dans les bras ouverts d’Éléonore, qui l’accueillit avec un éclat de rire lumineux.