Elle sortit son propre smartphone personnel, un modèle secondaire non surveillé par les logiciels espions que Julien avait fait installer sur son téléphone officiel, et prit une série de photographies sous différents angles. Chaque cliché était immédiatement téléversé sur un serveur cloud chiffré. Elle avait appris la règle d’or lors de ses années d’audit : ce qui n’est pas documenté n’existe pas aux yeux de la loi.

À peine avait-elle terminé qu’on sonna à la porte. C’était Me Marc Vautier. L’avocat avait troqué son pardessus trempé contre une allure plus décontractée, mais son regard restait d’une acuité redoutable. Il portait sous le bras une serviette en cuir bourrée de parapheurs.

« Tout s’est déroulé selon vos instructions, Madame Delacroix, » déclara l’avocat en s’asseyant en face d’elle après avoir salué Marie d’un signe de tête courtois. « Le constat d’huissier sur les violences et l’abandon de foyer conjugal provoqué a été déposé en urgence. Mais le plus dévastateur pour eux ne fait que commencer. Julien et sa mère sont actuellement au salon, entourés de nos auditeurs et des experts-comptables judiciaires. Ils ont enfin compris ce qu’il y avait réellement dans ce dossier. »

Éléonore esquissa un mince sourire sans joie. « Julien a-t-il essayé d’appeler son directeur de banque ? »

« Immédiatement, » confirma Me Vautier avec une ironie mordante. « Il a menacé de faire licencier M. Lambert, le directeur régional de la Banque Privée de Neuilly. Ce à quoi Lambert lui a simplement répondu que les comptes de la holding Delacroix Frères avaient été placés sous séquestre conservatoire à la suite de la plainte avec constitution de partie civile pour détournement de biens sociaux, faux en écriture de commerce et blanchiment fiscal que nous avons déposée ce matin à neuf heures précises au parquet financier. »

Pour comprendre le séisme qui frappait la famille Delacroix, il fallait remonter trois ans en arrière. Durant son congé maternité forcé, cloîtrée dans cette vaste demeure glaciale sous la surveillance constante de sa belle-mère, Éléonore n’avait pas sombré dans la dépression que ses bourreaux espéraient susciter pour lui retirer plus tard la garde de l’enfant. Elle avait observé. Elle avait écouté. Elle avait récupéré, un à un, les relevés bancaires égarés, les doubles de factures que Julien laissait traîner avec désinvolture sur son bureau, persuadé que sa « petite femme au foyer » était incapable de déchiffrer des bilans consolidés.

Julien et sa mère vivaient sur un mensonge colossal. Le patriarche Delacroix, décédé cinq ans auparavant, avait laissé une fortune considérable mais grevée de dettes fiscales dissimulées derrière un réseau opaque de sociétés écrans au Luxembourg et aux îles Caïmans. Plutôt que de liquider ces structures et d’assainir la succession, Catherine et Julien avaient choisi la fuite en avant. Pour maintenir leur train de vie fastueux, leurs réceptions mondaines et le train de chasse en Sologne, Julien avait puisé sans vergogne dans la trésorerie des filiales opérationnelles de l’entreprise familiale, étranglant peu à peu les petites PME de province qui constituaient le cœur historique de leur patrimoine et employaient plus de deux cents salariés.

Pire encore : six mois avant la naissance d’Arthur, Julien, aux abois face à une échéance de prêt de cinq millions d’euros, avait falsifié la signature d’Éléonore pour l’engager comme caution solidaire sur des emprunts toxiques, tout en tentant de transférer les derniers actifs sains sur un compte ouvert au nom d’une maîtresse notoire qu’il entretenait à Genève.

Éléonore, grâce à ses compétences analytiques et à l’aide de Me Vautier, n’avait pas seulement documenté ces malversations. Elle avait découvert que le grand-père d’Arthur, sentant la dérive morale et l’incompétence de son propre fils Julien, avait stipulé dans son testament initial une clause d’éviction stricte : si Julien se rendait coupable d’une faute de gestion lourde compromettant la survie des entreprises, la pleine propriété de la holding de tête reviendrait automatiquement, en fiducie, au premier descendant direct de la lignée, sous la tutelle légale de son représentant responsable.

En devenant la mère du seul héritier direct et en apportant les preuves matérielles irréfutables de la banqueroute frauduleuse orchestrée par son mari, Éléonore n’était pas la mendiante que Catherine croyait pouvoir chasser avec une modeste pension alimentaire. Elle était devenue la représentante légale de l’actionnaire majoritaire de tout l’empire Delacroix.

« Julien a tenté de contester la clause testamentaire ? » demanda Éléonore en versant du thé vert dans une tasse.

« Sa mère s’est évanouie lorsque l’huissier leur a notifié l’ordonnance de saisie conservatoire de la villa et la suspension immédiate du mandat social de Julien à la tête du groupe, » répondit l’avocat en réajustant ses lunettes. « Quant à Julien, il a crié à la trahison, prétendant que vous aviez tout manigancé depuis le début. Mais la police judiciaire a été alertée au sujet des comptes suisses non déclarés et du montage frauduleux concernant les signatures imitées. Un juge d’instruction a été désigné en fin d’après-midi. À l’heure qu’il est, des inspecteurs de la brigade financière sont en route pour la maison afin de procéder à la perquisition du coffre-fort. »

Un silence épais s’installa dans la pièce. Éléonore porta la tasse à ses lèvres. L’infusion était chaude, réconfortante. Elle ne ressentait aucune jubilation malsaine, aucun désir de vengeance sanglante. Ce qu’elle ressentait ressemblait plutôt à la sérénité du chirurgien qui vient d’extirper une tumeur maligne après des heures d’une opération périlleuse.

« Et la garde d’Arthur ? » s’enquit-elle, la voix légèrement altérée par l’émotion maternelle.

« Le juge aux affaires familiales a statué en référé d’extrême urgence, compte tenu du certificat médical attestant des violences de ce soir et des rapports des services sociaux que nous avions sollicités préventivement le mois dernier. Vous avez la garde exclusive temporaire avec interdiction formelle pour Julien d’approcher à moins de cinq cents mètres de vous et de votre fils. Une ordonnance de protection a été émise. S’il tente de franchir cette porte, il sera immédiatement incarcéré. »