Éléonore laissa échapper un long soupir. « Merci, Marc. Vous avez sauvé ma vie et celle de mon enfant. »

« Vous vous êtes sauvée toute seule, Éléonore, » répliqua Me Vautier avec une sincère déférence. « La plupart des gens brisés par une telle maltraitance se résignent ou fuient dans le dénuement le plus total. Vous avez eu la lucidité de vous battre avec les armes de la loi et de l’intelligence. Vous avez transformé leur mépris en votre plus grande force. »

La nuit fut longue mais paisible. Pour la première fois depuis des années, Éléonore dormit d’un sommeil sans cauchemars, bercée par les respirations régulières d’Arthur qui reposait dans son berceau tout proche. Il n’y avait plus de pas lourds résonnant dans les escaliers à trois heures du matin, plus de cris étouffés, plus de sarcasmes au petit-déjeuner sur la couleur de son chemisier ou sur son prétendu manque de distinction.

Le réveil, le lendemain matin, se fit dans une lumière douce et automnale qui inondait le grand salon par de larges baies vitrées. Mais pendant qu’Éléonore déjeunait paisiblement en regardant son fils babiller avec ses jouets, le monde des Delacroix était en train de s’embraser sur la scène publique.

Dès dix heures, les alertes de la presse économique commencèrent à tomber en cascade sur son téléphone :
« Coup de tonnerre chez Delacroix Industries : le PDG Julien Delacroix démis de ses fonctions pour fraude présumée ».
« Scandale fiscal : perquisitions au domicile de la famille Delacroix, le parquet financier ouvre une information judiciaire pour abus de biens sociaux ».
« Révélation : la succession du patriarche Delacroix remise en cause par des détournements massifs d’actifs ».

À midi, Me Vautier la rappela. L’atmosphère s’était encore tendue.
« Éléonore, préparez-vous. Julien a été placé en garde à vue ce matin après que les enquêteurs ont découvert dans son coffre personnel les relevés originaux des comptes dissimulés à Singapour et les tampons falsifiés ayant servi à imiter votre signature. Mais sa mère… Catherine est dans un état second. Elle s’est rendue à mon cabinet il y a une demi-heure, accompagnée de leur vieil avocat de famille, Me Renoir. Elle exige de vous parler. Elle est au bord de la crise cardiaque. Elle a compris que si les banques retirent leurs lignes de crédit, tout leur patrimoine personnel sera englouti pour rembourser les créanciers obligataires. »

Éléonore posa sa tasse. « Qu’elle vienne à votre cabinet. J’y serai dans quarante-cinq minutes. Mais seule. Sans Julien, évidemment. »

« Êtes-vous sûre de vouloir l’affronter si tôt ? » demanda Me Vautier avec sollicitude. « Vous n’avez aucune obligation légale de la recevoir. »

« Ce n’est pas pour elle que j’y vais, Marc. C’est pour clore ce chapitre une bonne fois pour toutes. »

Trois quarts d’heure plus tard, vêtue d’un tailleur pantalon bleu marine sobre mais d’une élégance impeccable, les cheveux attachés en un chignon strict, le visage reposé malgré la légère trace que le maquillage dissimulait désormais habilement, Éléonore pénétra dans la salle de conférence du cabinet d’avocats.

Catherine Delacroix était assise au bout de la longue table en acajou. La femme altière, dominatrice, toujours drapée dans des manteaux de vison et distribuant les ordres d’un ton cassant à la domesticité, n’était plus que l’ombre d’elle-même. Ses cheveux d’argent étaient mal coiffés, son tailleur griffé semblait flotter sur son corps voûté, et ses mains ridées tremblaient sans discontinuer sur son sac en cuir. À ses côtés, Me Renoir, un juriste âgé et visiblement épuisé, gardait les yeux baissés sur ses dossiers.

Dès qu’Éléonore entra, Catherine se leva d’un bond, tentant désespérément de retrouver un semblant de sa superbe passée.

« Espèce de… petite intrigante ! » cracha la vieille femme, la voix tremblante de fureur et de détresse mêlées. « Tu as prémédité tout cela ! Depuis le jour où tu as mis les pieds chez nous, tu attendais le moment opportun pour nous détruire, pour voler ce qui appartient à ma famille ! Julien est enfermé comme un criminel de droit commun par ta faute ! »

Éléonore ne cilla pas. Elle avança d’un pas mesuré, tira une chaise en cuir en face d’elle et s’assit avec une lenteur calculée, posant ses mains croisées sur la table.

« Asseyez-vous, Catherine, » dit-elle d’un ton parfaitement calme, dépouillé de toute haine mais chargé d’une autorité glaciale qui fit taire instantanément la vieille femme.

Catherine, décontenancée par ce ton qu’elle n’avait jamais entendu chez sa belle-fille, retomba lourdement sur son siège.

« Julien n’est pas en garde à vue par ma faute, » poursuivit Éléonore sans hausser la voix. « Il est en garde à vue parce qu’il a volé. Parce qu’il a détourné l’argent des salaires des ouvriers de ses usines pour payer ses maîtresses et ses tables de jeu à Monaco. Il est en garde à vue parce qu’il a falsifié ma signature pour m’endetter à hauteur de trois millions d’euros sur des fonds spéculatifs en perdition. Et vous le saviez, Catherine. Vous avez couvert chacun de ses crimes, comme vous avez toujours couvert sa lâcheté et ses faiblesses depuis son enfance. »

« Tu n’as pas de cœur ! » balbutia la vieille femme, des larmes de rage perlant au coin de ses paupières fardées. « Nous t’avons tout donné ! Une vie de luxe, un nom respecté, une place dans la haute société ! Que serais-tu devenue sans nous ? Une simple gratte-papier dans un bureau minable ! »

Éléonore la fixa avec une intensité qui fit baisser les yeux à la matriarche.

« Vous ne m’avez rien donné d’autre que du mépris, de la solitude et la terreur des coups de votre fils. Ce nom prestigieux dont vous vous gargarisez n’est plus qu’une marque d’infamie associée à la banqueroute et à la malhonnêteté. Et quant à ce que je serais devenue… j’étais déjà une femme accomplie et respectée par mon travail avant de rencontrer Julien. C’est vous qui m’avez dépouillée de mon métier pour faire de moi une ombre silencieuse dans vos salons dorés. »