Des bruits de pas lourds résonnaient désormais sur le parquet ciré du couloir principal. Des voix d’hommes, courtes, professionnelles.
« Chambre principale dégagée », lança une voix d’homme aux accents rugueux.
« Il s’est enfermé dans le bureau », répondit la voix traînante de Charles Whitmore. « Victoria, assieds-toi dans le salon et tais-toi. Tu as déjà assez parlé pour ce soir. »
La poignée de la porte du bureau s’abaissa, buta contre le pêne dormant, puis fut secouée avec insistance.
« Nathan », appela Charles depuis le couloir, d’un ton presque débonnaire. « Ouvre cette porte. Ne transformons pas une banale dispute conjugale en drame médiatique. Parlons affaires. »
Nathan se tint immobile à deux pas de la porte, son ombre se découpant à peine dans la pénombre.
« Les affaires sont closes, Charles. Vous êtes entré par effraction dans ma propriété privée après avoir piraté un réseau sécurisé. Tes hommes ont trente secondes pour reculer jusqu’à leurs véhicules. »
Un rire sec, sans joie, franchit le panneau de bois.
« Allons, mon garçon. Tu as toujours eu trop d’orgueil, exactement comme ton père avant que je ne le mette à genoux. Tu crois vraiment que le sang des Bennett vaut la peine qu’on détruise une alliance entre nos deux groupes ? Cette fille est une traînée qui a cherché un moyen de pression pendant cinq ans. Qui te dit que cette gamine est de toi ? Tu as fait un test ADN entre deux phrases ? Tu es prêt à risquer la prison pour une domestique et sa progéniture ? »
À l’intérieur, Grace serra les lèvres pour étouffer un sanglot, les mains plaquées sur les oreilles de Lily pour lui épargner ce poison.
« Écarte-toi de la porte, Nathan », reprit Charles, sa voix perdant toute aménité. « On prend la femme et la petite. On les dépose à l’aéroport dans un vol privé pour le Montana avec assez d’argent pour qu’elles n’aient plus jamais besoin de prononcer ton nom. Tu épouses Victoria le 14, et nous finalisons la transaction de l’East River. C’est la seule porte de sortie honorable que je t’accorde. »
Nathan regarda par-dessus son épaule. Lily le fixait à travers la pénombre, ses petites mains agrippant le col de sa mère, ses yeux écarquillés par la peur de l’inconnu mais ancrés dans les siens avec une confiance instinctive, totale, dévastatrice.
« Tu as mal calculé, Charles », répondit Nathan, d’une voix qui fit taire les chuchotements des hommes armés de l’autre côté. « Mon père était faible parce qu’il aimait le prestige plus que son nom. Moi, je m’en contrefous. »
« Enfoncez-la », ordonna froidement Charles.
Le premier coup de bélier portable ébranla le chambranle en bois massif, projetant une pluie de plâtre au sol.
« Nathan ! » cria Grace, terrifiée.
« Reste derrière le bureau ! À terre ! » hurla-t-il sans se retourner.
Le deuxième impact fit craquer le montant gauche. Nathan n’attendit pas le troisième. Calculant précisément la trajectoire à hauteur d’homme moyen, il leva le Sig Sauer et tira deux balles à travers le panneau de bois, juste au-dessus du mécanisme de la serrure.
Les détonations claquèrent comme des coups de tonnerre dans le couloir fermé. Un juron rauque retentit de l’autre côté, suivi du bruit d’un corps qui s’effondre lourdement sur le plancher et d’un cri de panique poussé par Victoria.
« Il est armé ! Repliez-vous dans l’angle mort ! » cria un des gardes.
Nathan déverrouilla le loquet supérieur d’un geste fluide, donna un coup de pied violent dans la porte fracturée pour la projeter vers l’extérieur et franchit le seuil, l’arme pointée devant lui.
Le couloir n’était que fumée âcre et ombres fuyantes. L’un des hommes de main gisait au sol, gémissant en tenant sa cuisse perforée par le tir traversant. Un second agent de sécurité, habillé d’un coupe-vent noir banalisé, tentait de lever son arme en se couvrant derrière la console d’entrée. Nathan ne lui laissa pas le temps d’aligner son tir : une balle dans l’épaule droite fit voltiger le pistolet de l’homme, qui s’écroula en hurlant contre le mur.
Le troisième homme, voyant la tournure des événements et comprenant que le milliardaire new-yorkais tirait pour tuer, lâcha prise, fit demi-tour et détala par la baie vitrée brisée vers le jardin.
Dans le grand salon, Charles Whitmore se tenait pétrifié près de la cheminée monumentale. Victoria était prostrée derrière lui, les mains sur les oreilles, tremblant de tout son corps dans sa robe de haute couture désormais souillée de suie et de sang projeté.
Nathan avança d’un pas régulier, l’arme braquée directement sur le front du vieil homme d’affaires.
« Pose ça, Nathan », articula Charles, dont le teint avait viré à la cendre. Ses mains levées trahissaient un tremblement incontrôlable. « Tu as perdu l’esprit ? Tu es un PDG, pas un tueur des bas-fonds ! Tu réalises ce que tu viens de faire ? »
« J’ai défendu mon domicile contre des intrus armés après rupture délibérée de mon système de sécurité », répliqua Nathan d’une voix d’un calme effrayant. « Légitime défense proportionnée. Tout est documenté sur un serveur militaire indépendant situé à Zurich, dont les sauvegardes se synchronisent dès que la ligne satellite s’active. Ce qui est fait depuis exactement quatre minutes. »
Charles écarquilla les yeux. « La ligne satellite… »
« Tu croyais que je dépendais du réseau filaire du comté de Suffolk ? » Nathan s’approcha jusqu’à sentir le souffle court du vieillard. Il abaissa légèrement le canon pour le presser contre le sternum de son rival. « Tu as coulé Julian Bennett il y a vingt ans. Tu as chassé sa fille alors qu’elle portait mon enfant. Tu as infiltré mon entreprise pour me dépouiller. Et ce soir, ta fille a tenté de briser le crâne de ma chair avec un morceau de bois. Tu n’es pas en position de négocier un vol pour le Montana, Charles. Tu es en train de supplier pour ta vie. »