Nathan s’arrêta à quelques centimètres du visage de celle qui portait encore sa bague de fiançailles. « Tu as passé trois ans dans mon lit, Victoria. Tu aurais dû comprendre une chose élémentaire me concernant. »
Il fit un pas lourd vers elle, l’obligeant à reculer d’un bond sous l’intensité de son regard.
« Les banques peuvent toujours être rachetées. Pas mon sang. »
Il traversa le couloir d’un pas rapide, guidé par sa parfaite connaissance des lieux. Le rez-de-chaussée était plongé dans une pénombre bleutée, striée par les ombres des pins qui oscillaient sous le vent marin. Derrière lui, Victoria ne le suivit pas ; il entendit le cliquetis de ses talons se précipiter vers la porte d’entrée pour accueillir les hommes de son père.
Nathan poussa la lourde porte en chêne massif de son bureau d’un coup de pied et la referma aussitôt derrière eux. D’un geste fluide, il fit coulisser le verrou mécanique supérieur — une sécurité à l’ancienne, indépendante de toute puce électronique, installée à l’époque de la guerre froide par le propriétaire d’origine.
Il déposa Grace avec infiniment de douceur sur le canapé en cuir Chesterfield. Lily ne le lâcha pas tout de suite, ses petits doigts crispés sur le revers de son veston, avant que Grace ne l’attire doucement à elle.
« Il y a une trousse de secours dans la salle de bains attenante », chuchota Nathan en s’agenouillant à leur niveau. Il posa sa paume sur la petite joue de Lily, essuyant une trace de poussière avec son pouce. La fillette ne recula pas cette fois. Ses yeux s’attardaient sur la fossette de Nathan.
« Tu as la même chose là », murmura la petite voix de Lily, pointant son index hésitant vers la joue de l’homme.
La mâchoire de Nathan tressaillit. Une boule de fer se logea au fond de sa gorge. « Oui, mon cœur. C’est vrai. » Il releva les yeux vers Grace. « Qu’est-ce qu’il s’est passé au juste avant que j’arrive ? »
Grace grimaça en palpant son épaule enflée. « Je rangeais les verres dans le buffet. Victoria est descendue, elle était au téléphone avec Charles. Elle ne savait pas que j’étais là. Ils parlaient de l’acquisition des terrains de l’East River. Charles lui disait que le dossier était falsifié, que la transaction coulerait ta société d’ici six mois et que le fonds Whitmore ramasserait les débris. »
Nathan ferma les yeux une seconde, absorbant l’onde de choc. L’opération East River était le plus gros investissement de sa vie. Victoria l’avait poussé à signer il y a trois semaines. Tout s’emboîtait désormais avec une précision d’horloger suisse. Le mariage n’était qu’un paravent légal pour verrouiller ses actifs pendant la curatelle qui suivrait sa ruine programmée.
« Continue », dit-il.
« Lily est entrée en courant dans la cuisine », reprit Grace, la voix tremblante. « Elle tenait la photo qu’elle avait prise dans mon casier. Elle a crié en voyant le cadre de toi sur le buffet : C’est Papa ! C’est le monsieur de la photo ! Victoria a raccroché. Elle a compris qui j’étais. Elle a vu la photo. Elle est entrée dans une rage folle. Elle a hurlé que j’étais venue réclamer un héritage, que j’allais faire capoter son mariage. Elle a attrapé la première chose sous sa main dans l’entrée… cette crosse de hockey de ton frère. Lily s’est mise à pleurer, s’est accroupie… Victoria a levé le bras vers elle en criant qu’elle allait écraser cette bâtarde. Je me suis jetée par-dessus. Le coup est tombé sur mon épaule. Et puis tu as poussé la porte. »
Un fracas sourd retentit au loin, du côté de l’entrée principale. Le bruit sec d’un bélier ou d’un coup d’épaule puissant contre le bois. La porte d’entrée venait de céder.
Nathan se releva calmement. L’accès de fureur aveugle laissait place à la lucidité tranchante qui avait fait de lui un redoutable stratège.
« Reste ici. Ne bouge sous aucun prétexte. »
« Nathan, attends », supplia Grace en attrapant sa main. Sa paume était froide. « Ils ne reculeront devant rien. Charles a acheté la police locale, le procureur du comté… Si tu sors sans preuve, ils feront passer ça pour un cambriolage qui a mal tourné. »
Nathan esquissa un sourire sans chaleur. « Grace, Charles a coupé les caméras cloud. Mais il ne sait pas comment fonctionne cette maison. »
Il se dirigea vers la bibliothèque monumentale qui couvrait le mur est du bureau. Nathan n’était pas un héritier insouciant ; il était un paranoïaque méthodique. Il tira d’un quart de tour un faux volume relié en cuir usé. Un déclic feutré résonna. La paroi centrale pivota, révélant un coffre-fort mural blindé de catégorie bancaire, équipé d’un écran autonome branché sur un circuit électrique en cuivre, protégé par une cage de Faraday et relié à des micro-enregistreurs audio dissimulés dans les plinthes en acajou de la cuisine et du salon.
Nathan pianota un code à huit chiffres. L’écran s’illumina, indépendant de tout réseau externe.
Les fichiers étaient là. Les fichiers bruts, horodatés en local.
Il brancha un disque externe compact, lança la copie des deux dernières heures d’enregistrement audio et vidéo de la cuisine. En bas de l’écran, le visage déformé par la haine de Victoria levant la crosse vers la tête de Lily défila à vitesse accélérée, suivi de l’intervention désespérée de Grace. L’angle était parfait, implacable. En justice, cela s’appelait une tentative d’homicide aggravé sur mineure de moins de quinze ans avec préméditation apparente.
La barre de progression atteignit cent pour cent. Il éjecta le support, le glissa dans la doublure intérieure de son portefeuille, puis ouvrit le compartiment inférieur du coffre.
Un Sig Sauer 9 millimètres reposait sur une mousse noire, avec deux chargeurs pleins. Nathan n’aimait pas les armes, mais il savait s’en servir. Il arma la culasse d’un coup sec, vérifia la chambre, et glissa l’arme sous sa veste.