« Nathan ? Tu m’écoutes ? » La voix du vieux patriarche au téléphone était posée, presque paternelle, imprégnée de cette arrogance héréditaire qui appartenait aux grandes dynasties de la côte Est. « Victoria a peut-être manqué de sang-froid avec cette crosse. C’est une fille impulsive quand elle se sent menacée. Mais ce qui se joue ce soir dépasse ses maladresses domestiques. Fais sortir Victoria. Ferme la porte de cette cuisine. Et attends mes hommes. Ils sont à dix minutes. »

Nathan décolla l’appareil de son oreille sans raccrocher. L’écran bleuté éclairait ses traits durs, la mâchoire serrée, l’éclat glacial de ses iris.

« Pourquoi ton père a-t-il les codes de contournement de ma sécurité domotique, Victoria ? »

Sa voix n’était qu’un murmure feutré, mais elle fit sursauter la jeune femme vêtue de blanc. Privée des lustres de cristal, Victoria semblait soudain moins sculpturale, presque translucide sous la faible lueur lunaire qui perçait les baies vitrées donnant sur la baie de Long Island.

« Nathan, je… mon père a financé l’installation quand nous avons emménagé l’an dernier. Pour notre protection. Face aux journalistes, face aux concurrents… »

« Il a coupé les serveurs locaux », trancha Nathan, froid comme la pierre. « Ce n’est pas une protection. C’est un protocole d’effacement. »

Au sol, Grace bougea légèrement. Une plainte étouffée lui échappa lorsqu’elle tenta de redresser son buste. Le sang poissait sa manche déchirée là où le coup de crosse avait porté.

« Nathan… » murmura Grace. Sa voix tremblait d’épuisement, mais son regard refusait de baisser les yeux. « Il ne s’agit pas d’argent. Il ne s’est jamais agi de ça. Si tu laisses les hommes de Whitmore entrer ici, Lily et moi ne verrons jamais le lever du jour. Tu crois que j’ai fui le chalet il y a cinq ans par caprice ? »

Nathan se tourna vers elle. Le souvenir du lac réapparut avec une netteté foudroyante. Vingt-sept ans, l’insouciance des premiers succès, l’odeur des pins, et Grace qui riait dans ses bras avec cette candeur féroce des gens qui n’ont rien à vendre. Puis, du jour au lendemain, un mot griffonné sur un coin de table, un numéro débranché, et le silence.

« C’est lui qui t’a fait partir », comprit Nathan, la gorge nouée.

Victoria fit un pas en avant, les mains tendues en supplication, oubliant la crosse abandonnée sur le sol poli. « Nathan, ne l’écoute pas ! C’est une manipulatrice. Mon père a découvert qui elle était vraiment il y a des années. C’est la fille de Julian Bennett ! Julian Bennett, Nathan ! L’associé de ton propre père avant sa faillite ! Tu ne vois pas ce qu’elle manigance ? Elle cherche une revanche depuis le début ! »

Le nom frappa Nathan en plein plexus. Julian Bennett. L’homme qui s’était suicidé dans un bureau miteux du Queens vingt ans plus tôt après l’effondrement du groupe Cole & Bennett, laissant derrière lui une veuve et une gamine, pendant que le père de Nathan, mystérieusement racheté par les fonds spéculatifs des Whitmore, sauvait sa mise et ses manoirs.

Nathan posa son regard sur Grace. « C’est vrai ? »

Grace serra un peu plus la petite fille contre elle. Une larme roula sur sa joue sans qu’elle cherche à l’essuyer. « Mon père était un homme honnête, Nathan. Ton père ne l’était pas. Mais le vrai monstre n’a jamais été un Cole. C’est Charles Whitmore qui a monté cette faillite de toutes pièces pour absorber vos actifs communs pour une bouchée de pain. Quand je t’ai rencontré au bord de ce lac, je ne savais même pas qui tu étais. Tu te faisais appeler Nate, tu réparais ton vieux hors-bord toi-même, tu n’avais pas encore repris l’empire. Quand j’ai découvert ton nom complet, j’ai voulu fuir. Mais j’étais déjà tombée amoureuse. Et puis… Charles a découvert que nous étions ensemble. »

Un raclement métallique résonna au bout de l’allée gravillonnée, à l’extérieur. Le bruit lointain mais distinct de portières de SUV qui claquent.

« Ils sont là », souffla Victoria, avec un mélange trouble de terreur et de soulagement pervers. « Nathan, écarte-toi. S’il te plaît. Laisse mon père gérer ça. On effacera tout. On se mariera le mois prochain comme prévu. Nous serons une famille. »

« Tu as frappé une gamine de quatre ans avec un morceau de frêne trempé », dit Nathan d’une voix dépourvue de la moindre humanité.

Il ne la regardait même plus. Ses yeux étaient fixés sur Lily. L’enfant, blottie contre sa mère, sortit timidement la tête. Ses grands yeux noisette, identiques à ceux que Nathan voyait chaque matin dans son miroir de rasage, brillaient d’une terreur muette. Sur sa tempe, une éraflure rougie témoignait du coup que Grace avait dévié de justesse avec son propre bras.

Le combiné de Nathan vibra à nouveau. L’appel de Charles avait coupé, remplacé par un message texte : Ouvre la porte latérale, Nathan. Ne commets pas l’erreur de tout détruire pour un fantôme.

Nathan glissa son téléphone dans sa poche. L’homme d’affaires calculateur venait de s’effacer. Il ne restait qu’un prédateur territorial acculé dans sa tanière.

« Dans mon bureau », ordonna Nathan à voix basse en s’accroupissant devant Grace.

« Quoi ? » balbutia-t-elle, affaiblie par la douleur.

Sans attendre, Nathan glissa un bras sous les jambes de Grace et l’autre derrière son dos meurtri, la soulevant avec précaution. Lily s’accrocha à sa veste de costume comme à une bouée de sauvetage. Nathan sentit le souffle chaud et rapide de sa fille contre son cou. Cette simple sensation physique alluma dans sa poitrine un brasier dont il ne soupçonnait pas l’existence.

« Nathan, arrête ! » cria Victoria en lui barrant le passage vers le vestibule. « Mon père a trois gardes armés avec lui ! Si tu prends leur parti, il détruira Cole Enterprises d’un claquement de doigts ! Les banques lui appartiennent ! »