Paolo Ventresca ne clignait pas des yeux. Le sang sur son col de chemise blanc – vestige de l’embuscade d’où il venait de s’extraire miraculeusement sur les hauteurs de la Calabre – commençait à sécher, formant une croûte sombre et sinistre. Derrière lui, Matteo et Gianni, ses deux gardes du corps les plus fidèles, venaient de verrouiller les immenses portes-fenêtres donnant sur la terrasse en marbre. Le clic métallique des verrous retentit comme la fermeture d’un cercueil.
Sur la terrasse, séparées par le verre blindé, Carmela et Talia étaient prises au piège.
Carmela Ventresca, matriarche de la dynastie, dont la réputation de femme de fer avait brisé des dizaines d’hommes d’affaires à travers l’Europe, sentit pour la première fois de son existence ses jambes fléchir. Son visage poudré, d’une pâleur cadavérique, se décomposait sous l’effet d’une panique brute. À côté d’elle, sa fille Talia, le tailleur froissé et les cheveux défaits par la brève altercation avec son frère, frappait le verre avec fureur, criant des imprécations inaudibles derrière l’épaisseur insonorisée de la vitre.
Paolo tourna lentement la tête vers Elise.
Elle était là, en face de lui, vêtue d’une robe noire de deuil qui soulignait la minceur alarmante de ses épaules. Ses pommettes étaient creusées, ses yeux rougis et meurtris par des jours d’un chagrin dévastateur. Elle tremblait de tout son corps. La stupéfaction, la douleur et une étincelle de ferveur indicible luttaient sur ses traits.
« Paolo… » murmura-t-elle encore, la voix brisée par un sanglot qu’elle n’arrivait pas à libérer. « On m’a apporté ta montre… On m’a montré les débris de la voiture au fond du ravin. Ils m’ont dit qu’il n’y avait aucun survivant. »
Paolo fit un pas vers elle. Chaque muscle de son visage traduisait une souffrance viscérale, mais son regard s’adoucit d’une tendresse infinie lorsqu’il posa sa main calleuse sur la joue d’Elise. Sa paume était chaude. Vivante.
« Je suis là, anima mia », souffla-t-il, la voix rauque. « Ils ont cru pouvoir m’effacer. Ils ont cru pouvoir t’arracher notre fille pour s’emparer du trust familial. Mais je respire encore. Et personne… plus personne au monde ne touchera à un seul cheveu de ma femme ou de mon enfant. »
Elise s’effondra contre lui. Paolo la soutint d’un bras puissant, enveloppant à la fois sa femme et sa petite fille dans une étreinte protectrice, presque sacrée. Durant quelques secondes, le monde extérieur cessa d’exister. Les machinations, les millions en jeu, la trahison innommable de son propre sang s’évanouirent devant la chaleur de son foyer retrouvé.
Mais le répit fut bref. Un coup violent résonna contre la baie vitrée.
Talia hurlait, le visage déformé par la haine. Paolo détacha doucement Elise de son étreinte et lui fit signe de s’asseoir sur le canapé en cuir dans le coin le plus protégé du salon. Il se retourna ensuite vers la terrasse. Ses yeux ne contenaient plus la moindre trace d’humanité. C’était le regard du chef de famille, impitoyable, froid, prêt à abattre le couperet de la justice.
D’un signe de tête, il ordonna à Gianni d’ouvrir un seul battant de la baie vitrée.
Le vent s’engouffra à nouveau, apportant l’odeur du sel et de l’orage imminent. Carmela tenta immédiatement de retrouver sa superbe, lissant son manteau de cachemire d’un geste sec pour masquer le tremblement incontrôlable de ses mains.
« Paolo… mon fils », commença-t-elle d’une voix qui voulait paraître autoritaire mais qui sonnait creux, presque étranglée. « Tu ne comprends rien à ce qui s’est passé. Nous étions terrorisées. Les nouvelles étaient confuses… On nous a dit que des mercenaires avaient pris d’assaut ton convoi. Si nous avons pris des mesures concernant Ava, c’était uniquement pour la protéger ! Elise perdait la tête, elle n’était pas en état de gérer la succession ni la garde d’une héritière ! »
« Tais-toi, mère », trancha Paolo d’une voix si basse et tranchante qu’elle coupa le souffle de la vieille femme.
« Ne me parle pas sur ce ton ! » cria Talia, s’avançant pour soutenir sa mère, les yeux flamboyants de rancœur. « Tu n’as jamais pensé à la famille ! Tu as épousé cette moins-que-rien sans nom, sans fortune, et tu lui as cédé la moitié des parts de la holding ! Dès que nous avons appris l’accident, nous devions sécuriser les biens du clan. Ava est une Ventresca, pas une étrangère ! Elise n’avait aucun droit de quitter cette maison avec les documents légaux ! »
Un silence de plomb tomba sur la terrasse. Paolo s’avança vers sa sœur, pas à pas. Talia tenta de soutenir son regard, mais à mesure qu’il approchait, l’aura de violence contenue qui émanait de son frère la força à reculer jusqu’au parapet de pierre qui surplombait la falaise.
« Tu parles d’accident, Talia ? » demanda Paolo, chaque mot pesant une tonne de mépris. « Tu parles de sécuriser les biens du clan ? »
Il plongea la main dans la poche intérieure de sa veste déchirée et en sortit un petit boîtier électronique calciné, relié à une carte mère intacte. Il le jeta aux pieds de Carmela. Le plastique rebondit avec un bruit sec sur le marbre.
« Ce transpondeur GPS était dissimulé sous le châssis de mon SUV blindé », déclara Paolo. « C’est lui qui a guidé le commando armé sur la route côtière. Il est lié à un compte offshore ouvert à Vaduz. Un compte dont je connais le bénéficiaire depuis exactement deux heures, après avoir interrogé l’homme de main que vous aviez engagé et que mes hommes ont capturé vivant. »
Carmela porta la main à sa gorge, son visage virant au grisâtre. Talia vacilla, les lèvres entrouvertes dans un rictus de terreur pure.
« Tu n’as pas seulement annoncé ma mort à ma femme pour lui voler ma fille et mon héritage », continua Paolo en s’approchant de sa mère. « Tu as commandité cette mort. Tu as payé pour que ton propre fils finisse brûlé vif dans une carcasse de métal. »