Le studio de Luc occupait un vieux hangar réhabilité, coincé entre une menuiserie industrielle et un dépôt de ferraille. La façade en tôle ondulée délavée ne payait pas de mine, mais l’intérieur était une forteresse insonorisée, isolée du monde extérieur par des doubles portes blindées garnies de velours lourd.
Lorsque Luc m’a ouvert après trois sonneries insistantes, il tenait un mug de café fumant, les yeux cernés par une nuit blanche de mixage. Quand il a vu mon visage défait et la petite fille accrochée à mes jambes comme un naufragé à une bouée, il n’a pas posé une seule question. Il s’est effacé immédiatement pour nous laisser entrer et a reverrouillé les trois verrous de sécurité derrière nous.
L’atmosphère sentait le café noir, la poussière chauffée par les lampes des amplificateurs et le cèdre.
« Donne-lui un chocolat chaud, Luc, s’il te plaît. Et dis-moi que tu as un lecteur de micro-SD sous la main. »
Luc a hoché la tête, s’est accroupi à la hauteur de Harper avec une douceur que son apparence de colosse barbu ne laissait pas deviner, et l’a installée sur un immense canapé en cuir élimé avec un plaid en laine et une boîte de biscuits sablés.
« Viens par là », m’a-t-il dit en me guidant vers sa cabine régie.
Sur son bureau encombré d’écrans haute résolution et de consoles de monitoring, il a branché un adaptateur multi-cartes sur son unité centrale. J’ai déposé la puce noire sur le tapis de souris. Mes doigts étaient glacés.
Luc a inséré la carte. Un dossier s’est affiché instantanément à l’écran : VOICE_REC_01.
Il ne contenait que trois fichiers audio au format WAV brut, enregistrés à plusieurs mois d’intervalle entre le printemps et l’automne 2023. Le dernier fichier était daté du 14 octobre 2023, la veille exacte de la mort de Thomas Laurent.
« Tu veux écouter au casque ou sur les écoutes de monitoring ? » a demandé Luc, le regard sérieux, devinant la gravité de ce qui se jouait.
« Sur les enceintes, mais baisse le niveau. Harper ne doit rien entendre depuis le salon. »
Luc a calé le potentiomètre de sortie à un niveau modéré et a cliqué sur le premier fichier.
Un souffle statique a envahi la pièce, mêlé au crépitement lointain d’une radio d’atelier et au bruit métallique d’outils que l’on range. Puis, une voix d’homme est apparue. Une voix brisée, épuisée, étouffée par une anxiété palpable.
« Nous sommes le 3 mai. Si quelqu’un écoute ça… c’est que je n’ai pas réussi à la stopper. Harper dort à l’étage. Clara est partie en ville pour soi-disant rencontrer un galeriste suisse. Mais j’ai trouvé les relevés bancaires cachés dans la doublure de son sac de voyage. Le compte secret aux Bahamas, les polices d’assurance-vie souscrites à mon insu il y a six mois… Deux millions d’euros sur ma tête avec clause de mort accidentelle. Elle a fait signer un avenant en imitant mon paraphe. »
Un silence de quelques secondes. On entendait l’homme déglutir avec peine, le râle d’un fumeur ou d’un homme à bout de souffle.
« Ce n’est pas le pire. Les solvants dans la réserve nord… Elle a fait livrer quarante litres d’éthanol pur sous le nom d’un faux sous-traitant. Elle sait que l’installation électrique de la grange est défaillante, je lui répète depuis un an que le disjoncteur différentiel ne saute plus. Elle prépare quelque chose. J’ai essayé de partir avec Harper le mois dernier. Elle m’a souri. Elle m’a dit : “Essaie encore une fois de franchir ce portail avec ma fille, et la maison brûlera pendant que vous dormirez tous les deux. Tu mourras en héros tragique et je serai la veuve inconsolable la plus riche de la région.” Je suis piégé. Si je vais voir les flics, Delorme la préviendra dans la demi-heure. Ils couchent ensemble depuis l’été dernier. J’ai vu ses messages. »
À mes côtés, Luc s’était figé, sa main immobile au-dessus de la molette de contrôle. Je sentais mon sang battre avec une telle violence dans mes tempes que ma vision se brouillait sur les bords. Delorme. Le chef de la police locale était son amant et son complice. Tout s’emboîtait avec une logique terrifiante et implacable.
« Lance le dernier fichier », ai-je murmuré d’une voix qui ne m’appartenait plus.
Luc a cliqué sur l’enregistrement du 14 octobre 2023. La veille de l’incendie.
Cette fois, ce n’était pas un monologue posé. L’enregistrement semblait avoir été déclenché à la hâte, capté depuis une poche de pantalon ou sous une table. Le frottement des tissus dominait, mais en arrière-plan, deux voix s’affrontaient dans une dispute d’une violence inouïe.
« Tu as mis quoi dans mon café, Clara ? » criait Thomas, sa voix lourde, pâteuse, les syllabes glissant les unes sur les autres comme sous l’effet d’un sédatif massif. « Je n’arrive plus à bouger mes jambes… Qu’est-ce que tu as fait bordel ?! »
Puis, la voix de Clara. Parfaitement articulée. Glaciale. D’une clarté chirurgicale qui contrastait horriblement avec la panique de son mari.
« Dors, Thomas. Tu te débats pour rien. Tu as toujours été un médiocre, incapable de faire fructifier ce domaine, incapable d’offrir à cette famille le train de vie qu’elle mérite. L’expert en assurances viendra mardi. La boîte électrique de l’atelier va faire son office. Une étincelle, un court-circuit malheureux… »
« Harper… Où est Harper ?! Ne touche pas à la petite, espèce de monstre ! »
« Harper est dans sa chambre, elle dort déjà. Elle aura un petit mal de tête demain matin à cause du sirop, mais elle s’en remettra. Elle aura une mère riche et un avenir doré. Quant à toi… tu as assez vécu. »
Un bruit sourd de corps heurtant le sol en bois. Un gémissement étouffé. Puis le bruit distinct d’un récipient métallique que l’on dévisse, et le clapotis régulier d’un liquide inflammable versé méthodiquement sur des planches et des tissus.