Une sueur froide a coulé le long de ma colonne vertébrale. Clara possédait un atelier de restauration d’œuvres d’art à une vingtaine de kilomètres de là, une vieille bâtisse isolée au bord d’un bras mort de la rivière, héritée de son premier mari, Thomas Laurent. Thomas était mort trois ans plus tôt dans l’incendie de leur maison de famille à Sainte-Colombe. Le rapport d’enquête de l’époque avait conclu à un court-circuit dans une vieille installation électrique, attisé par les solvants et les vernis hautement inflammables que Thomas stockait pour son travail. Clara et la petite Harper, alors âgée de quatre ans, avaient survécu miraculeusement parce qu’elles étaient censées dormir dans l’aile opposée.

C’était du moins ce que Clara m’avait raconté le soir de notre troisième rendez-vous, les yeux baignés de larmes parfaites, buvant une gorgée de vin rouge dans un restaurant feutré du centre-ville. J’avais été touché par sa résilience, par la force tragique avec laquelle elle portait son deuil tout en élevant une enfant traumatisée.

Je me dégoûtais d’avoir été si docile.

J’ai conduit sans but précis pendant une demi-heure, vérifiant constamment si une voiture me suivait. Je savais que je ne pouvais pas simplement me rendre au commissariat de notre petite ville. L’inspecteur principal, Marc Delorme, était un ami personnel de longue date de la famille de Clara. Il avait classé l’incendie de Sainte-Colombe. Si je débarquais avec une enfant couverte d’ecchymoses et un enregistreur cassé sans preuves solides, Clara aurait le temps de retourner la situation avant la fin de l’après-midi. J’avais besoin de savoir exactement ce que contenait cet appareil avant de faire le moindre faux pas.

Je me suis arrêté sur le parking désert d’une station-service à l’abandon, à la lisière d’une forêt de pins. J’ai coupé le contact. Le silence est retombé, pesant, ponctué seulement par le tic-tac du radiateur qui refroidissait.

J’ai sorti l’enregistreur de ma poche. C’était un modèle bon marché, en plastique rose pailleté, conçu pour que les enfants apprennent des comptines ou enregistrent des messages secrets. L’écran à cristaux liquides était fendu d’un trait noir oblique. Le bouton de lecture en caoutchouc était à moitié arraché, laissant entrevoir le circuit imprimé.

« Harper, est-ce que tu sais ce qu’il y a là-dedans ? »

Elle a relevé la tête, les yeux brillants d’une angoisse pure.

« C’est papa Thomas, a-t-elle murmuré. Il parlait dans la boîte les soirs où maman croyait qu’il dormait dans l’atelier. Il m’avait dit de la garder dans ma poupée en tissu. Mais hier soir, maman a fouillé mon lit. Elle a déchiré la poupée. J’ai réussi à le cacher dans la doublure de mon cartable ce matin avant qu’elle ne vienne dans ma chambre. C’est pour ça qu’elle m’a serré le bras si fort. Elle voulait que je dise où il était. »

Mon estomac s’est noué. J’ai pressé le bouton de lecture avec l’ongle de mon pouce. Rien ne s’est produit. L’écran est resté désespérément éteint.

J’ai inspecté le boîtier. Le loquet du compartiment à piles était brisé, maintenu uniquement par l’adhésif usé. J’ai décollé le ruban avec précaution. À l’intérieur, deux petites piles AAA avaient commencé à couler, une poussière blanchâtre corrosive rongeant les ressorts de contact en métal. Pire encore, l’un des ressorts s’était détaché du circuit imprimé sous l’effet d’une pression brutale, probablement lorsque Clara avait tenté d’arracher l’objet des mains de sa fille.

L’appareil était mort. Mais la carte mémoire ne l’était peut-être pas.

Sur le côté gauche, dissimulée sous un minuscule cache en caoutchouc semi-arraché, se trouvait une fente pour carte micro-SD. Mes doigts tremblaient tellement que j’ai mis près d’une minute à appuyer sur le ressort minuscule pour éjecter la carte noire pas plus grande qu’un ongle de bébé.

Elle était intacte.

Je n’avais pas d’ordinateur portable dans le coffre. Mon propre téléphone moderne ne possédait aucun lecteur de carte mémoire externe. Il me fallait un adaptateur USB, un écran, un lecteur audio capable d’extraire des fichiers potentiellement corrompus, et surtout, un endroit où Clara et ses relations ne pourraient pas nous localiser immédiatement.

J’ai pensé à Luc.

Luc était un ami d’enfance, un ingénieur du son qui gérait un petit studio d’enregistrement indépendant dans la zone artisanale de Saint-Germain, à quarante kilomètres au sud. Il vivait reclus au milieu de ses racks d’amplificateurs, de ses tables de mixage analogiques et de ses stations de travail numériques. Il ne connaissait pas Clara. Il n’avait même pas assisté à notre mariage à cause d’une tournée à l’étranger.

J’ai rallumé le moteur.

« On va voir un ami, Harper. Il va nous aider à faire parler la boîte de papa Thomas. D’accord ? »

Elle m’a regardé, ses iris clairs scrutant les miens avec une gravité insoutenable pour une enfant de cet âge.

« Tu ne vas pas me redonner à elle, Julian ? Tu promets ? »

Elle n’avait jamais utilisé mon prénom sans que Clara ne l’y force d’un ton sec. Cette fois, c’était un appel au secours.

« Je te le promets sur ma vie, Harper. Jamais. »

Le trajet jusqu’à Saint-Germain s’est fait dans une tension insoutenable. À deux reprises, j’ai cru reconnaître la berline noire de Clara dans mes rétroviseurs, mais ce n’étaient que des navetteurs ordinaires pressés par le travail matinal. Mon téléphone, posé sur le tableau de bord, a commencé à vibrer sans discontinuer.

Clara – 8 appels manqués.Clara – Message : “Julian, réponds immédiatement. Tu commets une erreur irréparable. Harper a besoin de son traitement médical. Si tu ne rentres pas dans l’heure, je préviens le procureur.”Inspecteur Delorme – 1 appel manqué.

Mon cœur battait contre mes côtes comme un animal en cage. Quel traitement médical ? Harper n’avait aucune prescription, si ce n’était des compléments vitaminiques que Clara lui administrait chaque matin sous forme de gélules opaques. Un doute affreux, visqueux, s’est insinué dans mon esprit. Qu’est-ce que cette femme donnait réellement à sa fille ?

J’ai coupé mon téléphone, retiré la carte SIM avec un trombone trouvé dans la boîte à gants, et accéléré sur la voie rapide.