À la tête du détachement policier avançait une femme d’une quarantaine d’années, vêtue d’un imperméable mastic usé, sa carte de commissaire divisionnaire brandie bien haut. Claire la reconnut immédiatement : la commandante Sophie Renard, de la brigade financière, la seule enquêtrice qui avait refusé de classer le dossier de la mort d’Arthur Vaneau avant d’être écartée de l’enquête par de mystérieux ordres venus de la chancellerie.
Gabriel Laurent tenta de reculer vers la sacristie, mais deux tireurs d’élite de la police se tenaient déjà devant la petite porte latérale, leurs armes pointées sur sa poitrine.
— Maître Laurent, prononça la commandante Renard d’une voix qui résonna dans tout l’édifice religieux. En vertu d’un mandat d’arrêt délivré ce matin par le parquet national financier pour assassinat avec préméditation, escroquerie en bande organisée, faux et usage de faux en écriture publique, et tentative d’empoisonnement, vous êtes en état d’arrestation.
— C’est une forfaiture ! s’écria l’avocat, dont le masque de sérénité volait enfin en éclats sous l’ignominie publique. Vous n’avez pas l’autorité ! Vous violez le secret professionnel d’un officier ministériel !
— Vos bureaux de l’avenue Montaigne viennent d’être perquisitionnés il y a vingt minutes, Maître, répliqua froidement la commandante. Grâce aux accès informatiques fournis la nuit dernière par Mademoiselle Vaneau, nous avons mis la main sur votre coffre-fort numérique dissimulé aux îles Caïmans. Les traces de virement vers le compte personnel du médecin légiste corrompu y figurent en toutes lettres, ainsi que le protocole d’acquisition de la toxine végétale employée contre Arthur Vaneau. Vous avez été très méticuleux dans votre comptabilité du crime.
Gabriel ferma la bouche. Ses yeux devinrent vitreux. Le piège d’acier venait de se refermer sur son cou.
Deux inspecteurs s’approchèrent de lui, lui saisirent violemment les bras et lui passèrent les menottes dans le dos devant le regard médusé de toute la haute société parisienne qui, quelques minutes plus tôt, s’incline encore devant son immense pouvoir.
Au même moment, une autre équipe d’agents encerclait Hélène de Montherlant. La noble héritière ne cria pas. Elle ne se débattit pas. Elle se laissa passer les fers aux poignets, mais son regard braqué sur Claire était chargé d’un venin si pur qu’il aurait pu dissoudre le marbre sous leurs pieds.
— Tu crois avoir gagné, petite garce ? cracha-t-elle dans un souffle en passant à côté de l’autel. Tu as détruit mon nom, mais tu resteras toujours la fille d’un parvenu assassiné. Tu finiras seule, rongée par la peur de l’ombre de ton propre père.
Claire soutint son regard sans sourciller, les larmes ne troublant plus la limpidité de ses yeux sombres.
— Votre nom n’était déjà plus que de la pourriture dorée, Hélène. Mon père a bâti son empire de ses mains. Vous n’avez fait que ramasser les miettes en assassin. Partez en silence.
Ethan, quant à lui, s’était effondré à genoux sur les marches de l’autel. Ses vêtements de cérémonie étaient fripés, ses cheveux en désordre. Il regardait sa mère se faire escorter vers la sortie, puis tourna des yeux éperdus vers Claire, suppliant, pitoyable :
— Claire… je ne savais pas pour ton père. Je te le jure sur ma vie ! Mère m’a manipulé ! Elle m’a dit qu’Arthur était malade, qu’il voulait cette union avant de partir ! J’ai été stupide, j’avais des dettes, mais je ne voulais pas sa mort ! Je t’aimais, Claire…
Claire s’approcha de lui. Elle posa son regard sur cet homme qu’elle avait cru aimer un an plus tôt, quand la solitude du deuil la rendait vulnérable à tous les prédateurs à visage d’ange. Elle se souvint des coups qu’il lui avait portés la veille dans son appartement lorsqu’elle avait tenté de fuir, des menaces de mort qu’il lui avait murmurées à l’oreille pour la forcer à enfiler cette robe blanche ce matin.
— Tu ne m’aimais pas, Ethan. Tu aimais la part du gâteau que tu pensais pouvoir m’arracher. Et quand tu m’as frappée hier soir pour m’obliger à monter dans cette limousine, tu as prouvé que tu étais exactement ce que ta mère a élevé : un lâche.
Elle arracha d’un coup sec la fleur blanche piquée à la boutonnière de son smoking et la laissa tomber à ses pieds.
— La police a également saisi tes registres de jeu clandestins et les vidéos de mes agressions dans notre appartement. Tu passeras les dix prochaines années de ta vie derrière des barreaux, à méditer sur ce que coûte le luxe sans le courage.
Deux policiers empoignèrent Ethan par les aisselles et le traînèrent sans ménagement le long de l’allée centrale, ses talons cirés raclant le sol dans un grincement sinistre, sous les regards dégoûtés des invités qui s’écartaient sur son passage comme devant un pestiféré.
L’église commença à se vider dans un chaos assourdissant de journalistes accourus au dehors, alertés par les sirènes hurlantes qui encerclaient désormais le parvis de la cathédrale. Les flashs des appareils photo crépitaient à travers les portes ouvertes, projetant des éclats spectraux sur les statues des saints.
Claire resta seule devant l’autel.
Elle retira lentement son voile déchiré, souillé de poussière et de son propre sang, et le laissa glisser sur les dalles de marbre. Elle inspira profondément pour la première fois depuis dix-huit mois. L’air sentait l’encens froid, la cire brûlée et la pluie automnale qui commençait à frapper les toits de Paris.
La commandante Renard remonta l’allée et s’arrêta à quelques pas d’elle, un léger sourire de respect aux coins des lèvres.
— C’était une manœuvre suicidaire, Mademoiselle Vaneau. Si notre équipe avait eu cinq minutes de retard pour le déverrouillage des mandats, Gabriel Laurent aurait pu ordonner à ses hommes de vous éliminer sur place.
— Mon père m’a toujours appris qu’on ne négocie pas avec des sangsues dans l’obscurité, répondit doucement Claire en essuyant le filet de sang sur sa lèvre. Il faut les traîner en pleine lumière pour qu’elles se dessèchent.
— C’est chose faite. Laurent et Madame de Montherlant passeront la nuit au dépôt du palais de justice. Le dossier est en béton armé. Ils ne reverront jamais la liberté.