— Ton fils n’est qu’un pion, Ethan, continua Claire avec un calme terrifiant. Il pensait m’épouser pour sauver votre holding de la faillite, récupérer les fonderies et les brevets maritimes de mon père, et me maintenir sous sédatifs dans une clinique suisse jusqu’à ce que je meure à petit feu. C’était son plan minable d’héritier ruiné. Mais le plan réel… le vrai massacre… il a été orchestré par quelqu’un d’autre. Quelqu’un qui attendait dans l’ombre depuis dix-huit mois. Quelqu’un qui est assis parmi nous aujourd’hui.
Un murmure affolé parcourut les rangs. Les invités commencèrent à s’agiter sur les bancs de chêne massif.
Claire leva la main droite et pointa l’index vers le deuxième rang, du côté de la famille de la mariée. Un homme d’une cinquantaine d’années, impeccablement vêtu d’un costume trois-pièces anthracite, les tempes grisonnantes et le visage austère, s’y tenait immobile. C’était Maître Gabriel Laurent, l’exécuteur testamentaire d’Arthur Vaneau, l’ami intime de son père depuis leurs années de lycée à Louis-le-Grand, l’homme qui l’avait tenue sur ses genoux lorsqu’elle était enfant et qui lui avait juré, les larmes aux yeux le jour de l’enterrement, de protéger ses intérêts jusqu’à son dernier souffle.
Gabriel ne cilla pas. Il ajusta calmement ses lunettes à monture d’or.
— Claire, mon enfant, commença l’avocat d’une voix posée et paternaliste qui résonna dans le chœur avec une gravité feinte. La douleur du deuil t’égare. Nous savons tous que tu as traversé des épisodes de paranoïa aiguë depuis la perte tragique d’Arthur. Cette mascarade ne mène à rien. Laisse les médecins t’accompagner. Nous réglerons cette affaire en privé.
— Tu m’as prescrit ces sédatifs toi-même par l’intermédiaire de ton médecin de complaisance, Gabriel ! cracha Claire, la haine perçant enfin sous la glace de sa voix. C’est toi qui as rédigé l’avenant secret au testament d’Arthur la veille de sa mort ! C’est toi qui as versé la digitaline dans sa carafe de whisky avant de verrouiller la porte de son cabinet !
Un cri étouffé monta des bancs. Deux femmes âgées du cercle familial s’évanouirent presque sous le choc.
— Ce sont des affabulations grotesques, répliqua Gabriel en se levant lentement, boutonant sa veste d’un geste mesuré. Où sont tes preuves ? Une vidéo tronquée sortie d’on ne sait où ? Tu n’as rien. Les rapports de police ont conclu à une défaillance cardiaque naturelle.
— Je n’avais rien jusqu’à hier soir, Gabriel, rétorqua Claire. Jusqu’à ce que j’engage des professionnels pour pirater la vidéosurveillance privée des salons du Crillon. Tu pensais qu’Hélène et toi étiez seuls. Tu pensais qu’en sacrifiant Ethan une fois le mariage prononcé, vous pourriez vous partager les cent quatre-vingts millions d’euros d’actifs en faisant porter le chapeau du meurtre de mon père à une querelle familiale entre les Vaneau et les Montherlant !
Ethan se retourna brusquement vers sa mère, le visage décomposé par une fureur panique.
— Mère ! Dis-moi que ce n’est pas vrai ! Tu m’avais promis que l’argent irait à l’apurement des dettes du groupe ! Tu m’as fait signer des cautions personnelles sur mes propres biens la semaine dernière !
Hélène ferma les yeux une seconde. Lorsqu’elle les rouvrit, tout masque d’affection maternelle avait disparu. Il ne restait que l’abîme d’un narcissisme impitoyable.
— Tais-toi, imbécile, lâcha-t-elle avec une froideur cadavérique. Tu as toujours été incapable de gérer la moindre affaire. Tu as dilapidé cinquante millions en spéculations absurdes à Macao et à Dubaï. Tu croyais vraiment que j’allais te confier la survie de notre nom ? Tu n’étais que l’appât pour amener cette petite orgueilleuse jusqu’à cet autel. Gabriel au moins sait comment fonctionne le pouvoir.
Ethan fit un pas en arrière, chancelant comme s’il venait de recevoir un second coup de poing, bien plus violent que le premier. Son propre piège se refermait sur lui, broyant ses illusions de grand seigneur.
Gabriel Laurent poussa un léger soupir, presque agacé d’avoir été démasqué devant le tout-Paris. Mais son regard ne contenait aucune terreur. Il connaissait les arcanes de la justice, les failles des procédures, les juges qu’il côtoyait dans les loges maçonniques et les clubs privés de la capitale.
— Admettons, Claire, dit Gabriel en avançant de deux pas dans l’allée centrale, les mains négligemment glissées dans les poches de son pantalon. Admettons que cet enregistrement existe et qu’il contienne des propos imprudents. Une conversation privée volée dans un palace n’est pas recevable devant une cour pénale sans mandat préalable. Mes avocats feront annuler la procédure en quarante-huit heures. Et pendant ce temps, la fondation Vaneau sera mise sous séquestre. Tu n’auras plus un centime pour payer tes détectives ou tes gardes du corps. Dans trois mois, tu seras internée ou retrouvée morte dans la Seine, et personne ne s’en souciera. Tu as joué, Claire. Mais tu as oublié qui écrit les règles de ce monde.
Un sourire glacial étira les lèvres tuméfiées de la jeune femme.
— C’est là que tu te trompes, Gabriel. Je n’ai pas oublié qui écrit les règles. J’ai simplement changé d’arbitre.
Elle appuya sur le bouton de son petit émetteur radio.
Les lourdes portes en chêne massif situées au fond de la nef ne s’ouvrirent pas doucement. Elles volèrent en éclats contre les butoirs de pierre sous l’assaut de dizaines de bottes d’intervention. Une vague d’officiers de la Brigade Criminelle et de la Direction Générale de la Sécurité Intérieure, vêtus de gilets tactiques sombres et armés de pistolets-mitrailleurs, envahit la cathédrale avec une précision millimétrée.
— Police nationale ! Que personne ne bouge ! Restez assis, les mains sur les dossiers des bancs !
Des cris d’effroi s’élevèrent parmi les invités. Les deux gardes privés de Montherlant tentèrent de porter la main à leur veste ; en un battement de cil, ils furent plaqués au sol par quatre hommes d’élite, leurs visages écrasés contre les dalles froides de la nef.