Ce fut une transformation spectaculaire, presque fascinante de cruauté. Elle redressa les épaules, essuya le mascara qui coulait sur sa tempe d’un geste précis, et un rictus méprisant étira ses lèvres peintes de carmin. L’ingénue terrorisée avait disparu, laissant place à une prédatrice acculée qui montrait les crocs.

— Et alors ? siffla-t-elle sans le moindre tremblement dans la voix. Qu’est-ce que tu crois, Daniel ? Que tu es irrésistible ? Que tu as tant de charme et d’esprit qu’une femme de ma trempe allait tomber éperdument amoureuse d’un petit fils à papa qui passe ses journées à gribouiller des bilans comptables sous la tutelle de sa sainte mère ?

— Tais-toi, Tiffany ! hurla Cheryl, en éclatant en sanglots. Tais-toi, pour l’amour du ciel !

— Toi, ferme-la ! répliqua la mariée en foudroyant sa mère du regard. Tu étais bien contente quand Robert payait les traites de ton pavillon de banlieue ! Tu ne posais pas de questions quand les virements arrivaient chaque premier du mois pour régler tes découverts !

Elle se tourna de nouveau vers Daniel, le toisant de toute sa hauteur sur ses escarpins brodés.

— Ton père était un lâche, Daniel. Un hypocrite fini. Il voulait la respectabilité de la famille bourgeoise d’un côté, et le frisson d’une maîtresse de vingt-cinq ans de l’autre. Il m’a promis pendant trois ans qu’il divorcerait. Il me disait qu’Eleanor était froide, ennuyeuse, qu’elle ne pensait qu’à ses œuvres de bienfaisance et à la couleur de ses rideaux ! Et quand son médecin lui a dit qu’il n’avait plus que quelques mois à vivre, monsieur a eu une crise de conscience chrétienne ! Il a voulu me jeter comme une vieille chaussette avec trois caisses de champagne et une tape dans le dos !

— C’était mon père ! rugit Daniel, les larmes coulant enfin librement sur ses joues cramoisies. C’était mon père, espèce de monstre ! Et tu as couché avec lui, puis tu es venue dans mon lit ? Dans notre appartement ? Tu m’as regardé dans les yeux en me disant que j’étais l’homme de ta vie ?

— J’avais droit à ma part ! cracha Tiffany. Tu as hérité de quarante pour cent de la holding familiale. Robert m’avait volé ma jeunesse, j’ai simplement décidé de me faire payer par l’héritier. Et devine quoi, chéri ? Il est trop tard.

Un sourire mauvais, empoisonné, apparut sur ses lèvres. Elle fit un pas en arrière et désigna les portes de la salle de réception d’un geste gracieux.

— Nous avons signé les registres à l’église il y a quatre heures. L’acte de mariage est officiel. Tu as refusé le contrat de séparation de biens parce que tu trouvais ça « indigne d’un amour véritable ». Tout ce que tu possèdes m’appartient désormais à moitié. Si tu demandes le divorce demain matin, je réclamerai ma part de la maison, mes parts de la société, et une prestation compensatoire qui te mettra sur la paille pour les vingt prochaines années.

Elle jeta un coup d’œil triomphant dans ma direction.

— Alors ramassez vos vieilles lettres et vos bouteilles de champagne, Eleanor. Gardez vos reliques. Mais n’oubliez pas qui règne sur les finances de votre fils désormais.

Je regardai cette femme. Pendant un an, elle m’avait appelée « maman ». Elle m’avait accompagnée choisir la vaisselle, elle m’avait souri en goûtant les pièces montées, elle m’avait prise dans ses bras le jour où nous avions commémoré la première année de la disparition de Robert.

Une colère sourde, glaciale, d’une pureté absolue, remplaça le chagrin qui m’étreignait le ventre. Je respirai lentement, sentant le sang refluer dans mes tempes.

— Tu as commis deux erreurs, Tiffany, dis-je très calmement.

Elle haussa un sourcil parfait, goguenarde.

— Ah oui ? Et lesquelles, belle-maman ?

— La première, c’est de croire que Robert dirigeait cette holding seul. Robert était un homme de façade, un commercial flamboyant qui aimait les déjeuners d’affaires et les poignées de main. Mais les statuts de la société Hale & Associates ont été rédigés par mon père, il y a quarante ans. À la mort de Robert, ses actions sont passées à Daniel, c’est exact. Mais la convention d’actionnaires prévoit une clause de déchéance en cas d’atteinte à la probité morale ou d’extorsion avérée contre l’un des associés fondateurs. Ce carnet ne prouve pas seulement un adultère, ma fille. Il prouve un chantage financier prémédité.

Le sourire de Tiffany commença à vaciller. Une étincelle d’inquiétude reparut au fond de ses prunelles.

— Tu délires, balbutia-t-elle. Aucun juge n’appliquera une clause pareille pour une dispute conjugale…

— Et la seconde erreur, poursuivis-je en me tournant vers la porte du bureau du gérant où une ombre se tenait debout, c’est d’avoir oublié avec qui tu discutais ce matin même.

L’homme qui sortit du bureau n’était pas un invité. Il portait un costume sombre, bien coupé mais sans ostentation, et tenait à la main une pochette cartonnée estampillée aux armoiries d’un cabinet d’avocats réputé de Manhattan.

C’était Arthur Vance, mon avocat personnel et l’ami le plus loyal de la famille Hale depuis trente ans.

— Bonsoir, Tiffany, dit Arthur avec une courtoisie clinique.

Cheryl poussa un gémissement plaintif en reconnaissant l’homme de loi.

— Que… qu’est-ce que vous faites là ? demanda Tiffany, dont l’assurance s’effritait à vue d’œil.

— Eleanor m’a contacté il y a six jours, expliqua Arthur en avançant dans la lumière. Deux semaines avant ce mariage, l’un des anciens comptables de Robert a remarqué des anomalies dans les comptes de liquidation de sa société annexe. Notamment une ligne de crédit ouverte au nom d’une certaine société écran, « TM Consulting », domicilée dans le Delaware. En creusant un peu avec l’aide d’un enquêteur financier, nous avons découvert les virements réguliers, les factures de l’hôtel Marlowe House, et surtout, un contrat de cession de parts antidaté, signé de la main de Robert alors qu’il était sous morphine à l’hôpital, trois jours avant son décès.