— Qu’y a-t-il, Luis ? demandai-je sans le quitter des yeux.

— Monsieur Mercer est là. Le père de la mariée. Il attendait dans le salon de dégustation avec le reste du cortège, mais… il m’a demandé de vous apporter ceci. Il a dit que vous comprendriez sans doute mieux que lui.

Luis me tendit un petit porte-documents en cuir noirci, aux coins renforcés de laiton terni. Je le reconnus immédiatement. C’était le carnet de cuir que Robert emportait toujours lors de ses prétendus déplacements professionnels. Il ne le laissait jamais traîner à la maison ; je supposais qu’il y consignait ses notes de réunion et ses bilans comptables officieux. Après son enterrement, j’avais fouillé tout son bureau sans jamais remettre la main dessus.

— D’où cela vient-il ? demandai-je, le cœur battant à tout rompre.

— Monsieur Thomas Mercer l’avait dans son manteau. Il a vu l’altercation au sujet des bouteilles tout à l’heure. Il m’a dit : « Donnez ça à Eleanor avant que ma fille ne brûle les dernières preuves. »

Un cri étouffé s’échappa de la gorge de Tiffany.

— Papa est ivre mort ! C’est un alcoolique aigri, il invente n’importe quoi parce que je ne l’ai pas invité à la table d’honneur ! Ne touchez pas à ça !

Elle bondit vers moi pour m’arracher le carnet. Mais cette fois, ce fut Daniel qui s’interposa. Il attrapa son épouse par le poignet. Il ne serrait pas fort, mais la fermeté de son geste était sans appel. Leurs regards se croisèrent, et pour la première fois, je vis la terreur brute s’installer sur le visage de Tiffany.

— Laisse ma mère ouvrir ce carnet, lâcha Daniel d’un ton glacial. Si tu n’as rien à te reprocher, tu n’as aucune raison de trembler.

Mes mains tremblaient pourtant à sa place. Le fermoir métallique s’ouvrit avec un petit claquement sec qui résonna dans le couloir désert.

Les premières pages contenaient des chiffres, des adresses d’entrepreneurs, des calculs de rentabilité pour des chantiers navals. Rien que de très banal. Puis, au milieu de l’ouvrage, l’écriture de Robert changeait d’allure. Elle devenait plus ample, plus fiévreuse, tracée à l’encre noire. Des pages entières étaient datées d’il y a quatre ans, puis trois ans, puis deux ans.

Je lus les premières lignes à mi-voix, incapable de contenir l’horreur qui m’envahissait :

« 17 mai. Suite 814. T. est arrivée à dix-neuf heures. Elle a cette insolence qui me fait oublier mes soixante ans. Quand elle me regarde, je n’ai plus l’impression d’être un vieil homme fatigué qui attend la retraite avec Eleanor. Elle a exigé le Bellefort. Elle prétend que le luxe ne vaut la peine que s’il est outrageusement cher. Elle m’a coûté quarante mille dollars ce mois-ci entre son loyer de Manhattan et ses bijoux de chez Cartier, mais son corps vaut chaque centime. Elle dit qu’elle m’aime. Je ne suis pas assez dupe pour la croire entièrement, mais l’illusion est si douce… »

Un hoquet d’effroi m’échappa. Les larmes me brouillèrent la vue.

Trente-quatre ans. Trente-quatre ans de loyauté, d’économies partagées, de compromis discrets, de soupes préparées les soirs d’hiver où il rentrait avec la bronchite. Trente-quatre ans effacés par une suite d’hôtel et quelques chèques tirés sur le compte occulte de notre société.

Daniel s’était penché au-dessus de mon épaule. Il lisait en même temps que moi. Ses yeux dévoraient les phrases avec une avidité morbide. Sa respiration devenait de plus en plus courte, sifflante.

— Continue, maman, murmura-t-il, la mâchoire serrée à s’en briser les dents. Tourne la page.

Je tournai le feuillet. Les dates défilaient. Chaque 17 mai, chaque week-end de prétendues conférences à Chicago, Boston ou Atlanta. Mais c’était vers la fin du carnet, quelques mois avant la mort de Robert, que l’abomination atteignait son paroxysme.

« 4 novembre. T. commence à s’impatienter. Elle sait que mon cœur donne des signes de faiblesse. Le médecin m’a prévenu la semaine dernière : l’arythmie empire. Elle a exigé que je modifie mon testament en sa faveur. J’ai refusé. Jamais je ne dépouillerai Eleanor et Daniel. C’est ma famille, ma vraie chair. Quand je lui ai dit non, elle s’est mise dans une rage folle. Elle a hurlé qu’elle n’avait pas gâché quatre ans de sa jeunesse avec un vieil homme pour repartir avec de simples babioles et des bouteilles de champagne. Elle a menacé de tout révéler à Eleanor si je ne lui versais pas deux millions de dollars d’indemnité de rupture. »

La date suivante était tragiquement révélatrice :

« 18 décembre. T. a trouvé une autre voie. Elle est venue me trouver ce soir avec un sourire qui m’a glacé le sang. Elle a rencontré Daniel. Elle s’est arrangée pour fréquenter la même salle de sport, pour traîner dans la même galerie d’art contemporain où il achète ses toiles. Elle m’a dit textuellement : “Puisque tu ne veux pas me léguer ton empire, ton fils s’en chargera pour toi. Si tu tentes de m’éloigner de lui, je lui enverrai toutes nos vidéos du Marlowe House. Tu perdras ton fils et ta femme le même jour.” Je suis pris au piège. Mon propre cœur va me tuer avant qu’elle ne le fasse. Mon Dieu, pardonnez-moi… »

Ce furent les derniers mots écrits de la main de Robert. Trois semaines plus tard, son cœur lâchait définitivement dans notre salle de sport privée.

Un silence de tombe régna sur le couloir.

Daniel avait relâché le bras de Tiffany. Il le tenait à présent à distance, les poings fermés le long du corps, pétrifié par une horreur si vaste qu’aucun cri n’aurait suffi à la traduire.

— Tu… tu savais qui j’étais, articula Daniel, d’une voix qui n’était plus qu’un filet rauque. Tu savais exactement qui j’étais le jour où tu as fait tomber tes dossiers devant moi au vernissage de la galerie Weissman.

Tiffany cessa enfin de jouer la comédie.