« Ce n’est pas une querelle de couple, Rowan, répondit-elle à travers le micro, sa voix emplissant chaque recoin de la pièce silencieuse. C’est la loi des contrats. C’est la réalité financière que tu as fuie pendant des mois. Tu as dit tout à l’heure que j’étais le papier peint de ta vie. Que je ne comprenais rien à ce que tu construisais. Tu avais raison sur un point : je n’ai jamais compris comment un homme pouvait bâtir un empire sur le mensonge, l’arrogance et le mépris de ceux qui veillaient sur lui dans l’ombre. »

Elle fit un pas en arrière vers son père.

« Quant à notre mariage… reprit-elle doucement, mes avocats déposeront l’assignation en divorce demain matin à la première heure au tribunal de New York. Tu pourras garder l’appartement de la Cinquante-Septième Rue. Les meubles froids, le marbre blanc et le chrome te conviendront parfaitement. Je n’y reprendrai que mon tableau hollandais. Ce paysage où, comme tu le disais si bien, il ne se passe rien. »

Le roi Theron posa son bras autour de sa fille. Sans accorder un regard de plus à l’homme brisé qui sanglotait désormais presque au pied de l’estrade, le souverain fit un signe de tête à son escorte.

« La séance est levée, messieurs », déclara le roi.

Sous les yeux hallucinés de l’élite financière mondiale, le souverain et la princesse héritière d’Eldoria quittèrent la scène d’un pas mesuré, escortés par leur garde d’honneur, et disparurent derrière les portes dérobées.

Ce qui suivit dans la salle de bal fut un chaos d’une rare violence.

L’illusion de civilisation et de bienséance qui régnait sur le gala des Innovateurs Métropolitains s’effondra en quelques secondes. Dès que les portes se furent refermées derrière la royauté, l’instinct de survie le plus primitif s’empara de l’assemblée.

Les téléphones sonnaient en rafale. Des banquiers hurlaient des instructions d’arbitrage dans leurs appareils en se ruant vers le vestiaire. Trois membres du conseil d’administration d’Helios Dynamics encerclèrent David Hayes, qui s’était effondré sur sa table, la tête entre les mains.

« David ! rugit Arthur Vance, le principal investisseur institutionnel américain. Dis-moi que c’est faux ! Dis-moi que les fonds souverains n’ont pas le droit de rappeler cette dette demain ! »

David releva un visage défait, où perlait une sueur glacée.

« Ils ont tous les droits, Arthur… murmura-t-il, la voix tremblante. Ils ont des clauses de déchéance du terme en cas de fraude comptable avérée. Et Rowan… Rowan a signé la garantie personnelle. S’ils saisissent, il ne perd pas seulement l’entreprise. Il perd tout. Chaque compte en banque, chaque action, chaque bien immobilier qu’il possède dans le monde. »

Rowan se tourna vers eux, les yeux hagards, le nœud de sa cravate défait.

« On peut contre-attaquer ! On va faire une déclaration à la presse ! On va dire que c’est un conflit d’intérêts personnel, une vengeance conjugale par abus de pouvoir monarchique ! On peut trouver un autre fonds de secours à Abou Dhabi ou à Tokyo ! »

Arthur Vance le regarda avec une expression de dégoût si pure que Rowan en recula d’un pas.

« Tu es complètement fou, Rowan, cracha Vance. Aucun fonds sur cette planète ne mettra un centime dans une boîte dont le prince Theron a personnellement ordonné la liquidation. Les Eldoriens contrôlent la moitié des chambres de compensation européennes ! Tu es un cadavre financier. Et tu as entraîné notre argent avec toi. »

Vance tourna les talons sans ajouter un mot.

Rowan chercha désespérément un appui. Il se tourna vers la femme pour laquelle il avait sacrifié son honneur, son couple et sa réputation deux heures plus tôt.

« Serena… »

Serena Cruz avait déjà son manteau de vison sur les épaules. Son sac à main était refermé. Elle pianotait fébrilement sur son téléphone, ordonnant manifestement à son agence de relations publiques de publier un communiqué de dissociation immédiate.

« Serena, écoute-moi, bredouilla-t-il en tentant de lui prendre le bras. On va surmonter ça. Ton réseau d’influenceurs, tes contacts dans les médias… On peut retourner l’opinion publique, dire qu’Anna est une aristocrate jalouse qui veut freiner la transition écologique… »

Serena retira son bras avec une vivacité brutale, comme si elle venait d’être touchée par un lépreux.

« Ne me touche pas, Rowan », siffla-t-elle.

« Quoi ? »

« Tu m’as menti », dit-elle, les yeux plissés par une fureur glacée où ne subsistait pas la moindre trace de la tendresse feinte qu’elle affichait sur le tapis rouge. « Tu m’as dit que tu contrôlais entièrement le capital ! Tu m’as dit que ta femme n’était qu’une godiche sans relations qui vivait à tes crochets ! Tu as fait de moi la risée du monde entier ce soir ! Mon agence va perdre tous ses contrats d’ici minuit ! »

« Serena, je t’aime ! Tu as dit que nous formions une équipe, que nous étions faits du même feu… »

Elle laissa échapper un rire bref, strident, d’une cruauté dévastatrice.

« J’aime les gagnants, Rowan. J’aime les visionnaires qui possèdent huit milliards de dollars et qui m’offrent des couvertures de magazines. Je n’ai que faire d’un fraudeur en faillite qui va passer les dix prochaines années de sa vie entre les tribunaux fédéraux et la prison pour délit d’initié. Reste loin de moi. Ne m’appelle plus jamais. »

Elle tourna le dos et s’éloigna d’un pas rapide, fendant la foule des journalistes qui se ruaient déjà vers la sortie pour diffuser le scoop du siècle.

Rowan resta seul au milieu de la table dévastée. Sur la nappe blanche maculée de vin rouge, le trophée de cristal étincelait sous les lustres : Visionnaire de l’Année. Il semblait désormais aussi dérisoire et grotesque qu’une couronne de carton trouvée dans une poubelle.

À minuit quarante-cinq, l’effondrement n’était plus une menace : c’était une réalité chiffrée.