« Pas cette fois, Antoine. »

La voix de Camille résonna dans le volume immense du hangar, multipliée par les échos métalliques.

Antoine sursauta, laissant presque tomber son briquet. Le garde du corps porta immédiatement la main à son arme, mais la voix de Luc retentit depuis une passerelle supérieure :

« Bouge ton bras et je lâche ce palan de trois tonnes sur ta berline ! »

Le complice jeta un regard nerveux vers le haut. Luc se tenait près des commandes manuelles d’un pont roulant, la chaîne de sécurité déverrouillée au-dessus du véhicule de fuite.

Antoine plissa les yeux, reconnaissant Camille qui avançait seule dans le couloir central, les mains bien visibles.

« Camille ? Tu as perdu la tête ? Qu’est-ce que tu fais ici ? »

« Je t’empêche de commettre l’irréparable. Rends ces dossiers. Si tu fuis maintenant, tu seras traqué toute ta vie comme un chien. Tu n’auras plus de patrie, plus de statut, plus rien. Rien que la peur. »

Antoine éclata d’un rire dément, où perçait la terreur absolue de la déchéance.

« La peur ? Tu crois que j’ai peur de cavaler ? J’ai passé ma vie à courir pour arriver au sommet ! Tu es née avec une cuillère d’argent dans la bouche, Camille ! Tu ne sais pas ce que c’est que de devoir grimper chaque marche en écrasant ceux qui te barrent la route ! Je ne retournerai pas en cellule ! Jamais ! »

Il fit claquer la flamme de son briquet et l’approcha du tas de documents imbibés d’essence.

« Non ! » hurla Luc en sautant depuis la passerelle sur une pile de cartons pour amortir sa chute, avant de se ruer sur Antoine.

Le garde du corps tenta d’intervenir et dégaina son pistolet, mais Camille, saisissant un extincteur lourd fixé au pilier voisin, dégoupilla l’appareil et projeta un nuage dense de poudre chimique directement au visage du tireur. Aveuglé, suffoquant sous le jet blanc pulvérulent, l’homme trébucha en tirant un coup de feu vers la toiture en tôle qui explosa dans une gerbe d’étincelles.

Au sol, Luc et Antoine se battaient avec la rage du désespoir. Antoine, plus corpulent, avait réussi à plaquer le jeune homme contre un montant métallique et tentait d’écraser la boîte d’allumettes encore allumée sur les papiers répandus.

« Tu n’es rien ! » crachait Antoine, les yeux injectés de sang. « Un livreur de merde ! Un moins-que-rien ! Tu crois que quelqu’un écoutera ta parole contre la mienne ? »

« Ce n’est pas ma parole qu’ils écouteront », haleta Luc, bloquant le poignet d’Antoine de ses deux mains noircies par la suie. « C’est la signature de mon oncle. Et la tienne. »

Dans un sursaut d’énergie, puisé dans des mois d’humiliation et de travail forcé, Luc balança son genou dans l’abdomen d’Antoine. Le souffle coupé, l’escroc plia en deux et lâcha le briquet, qui roula sur le béton sans enflammer le liquide.

Camille se précipita, shoota dans le briquet pour l’envoyer dix mètres plus loin dans une flaque d’eau, et ramassa d’un geste vif la boîte contenant les microfilms et les disques durs.

Le garde du corps, se frottant les yeux pleins de poudre abrasive, tenta de se relever pour charger la jeune femme, mais le hurlement déchirant d’une dizaine de sirènes de police fit trembler les vitres du hangar.

Les portes principales furent enfoncées par deux béliers tactiques montés sur des fourgons de la Brigade de Recherche et d’Intervention (BRI). Des faisceaux laser rouges et verts balayèrent instantanément les parois de l’entrepôt.

« Police ! Ne bougez plus ! Lâchez vos armes ! À terre ! Tout le monde au sol ! »

Le complice jeta immédiatement son arme sur le béton et se mit à plat ventre, les mains sur la nuque.

Antoine, titubant, le visage barbouillé de poussière et de sueur, tenta de ramper vers la berline. Le commandant Moreau, qui entrait en tête du détachement, son arme de service pointée droit devant lui, posa fermement sa botte sur le dos de l’homme d’affaires, le clouant sans ménagement au plancher.

« C’est fini, Monsieur Lemaire », déclara Moreau d’une voix calme mais tranchante comme un scalpel. « Cette fois, le mandat de dépôt est signé par le juge d’instruction en personne. Et personne ne vous paiera de caution. »

Antoine tourna la tête contre le sol froid. Ses yeux croisèrent ceux de Camille. Il n’y avait plus en elle la moindre trace d’amour, ni même de haine. Seulement un vide glacial, le regard d’une femme qui contemple les décombres d’une imposture.

« Camille… » balbutia-t-il, un filet de salive au coin des lèvres. « Ne les laisse pas faire… Ton père… Pense à ton père… »

« Mon père répondra de ses actes devant la justice, Antoine », répondit-elle d’une voix posée qui résonna distinctement au milieu des policiers qui s’activaient à lui passer les menottes aux poignets. « Mais lui n’a jamais frappé un travailleur pour le contraindre à porter ses péchés. Toi, tu vas apprendre ce que coûte le poids de la vérité. »

Six mois plus tard.

Le printemps avait enfin balayé les brumes d’hiver sur les quais de la Seine. Devant le palais de justice de Paris, une foule compacte de journalistes et de curieux se pressait pour assister au dénouement de ce que la presse avait baptisé « Le scandale de la logistique noire ».

Antoine Lemaire venait d’être condamné par la chambre correctionnelle à une peine de huit années de réclusion criminelle, assortie d’une période de sûreté et d’une confiscation intégrale de tous ses avoirs mobiliers et immobiliers pour rembourser les dizaines de petites mains et de créanciers qu’il avait méthodiquement ruinés. Ses commanditaires suisses, identifiés grâce aux disques durs sauvés du brasier de Gennevilliers, faisaient l’objet de notices rouges d’Interpol.