Le choc fut si violent que Camille manqua de faire un écart sur la chaussée mouillée. Les paroles d’Antoine lors des discussions prénuptiales résonnaient désormais avec une clarté effroyable : « Ne t’inquiète pas de ces clauses de fusion de patrimoine, mon cœur, c’est pour protéger notre futur, pour que personne ne puisse diviser ce que nous bâtissons. » Tout était prémédité. Tout était calculé à la virgule près.
Elle déposa Luc au pied d’un vieil immeuble de briques rouges à Pantin.
« Prenez mon numéro, Luc », dit-elle en griffonnant quelques chiffres sur un reçu de péage. « Le commandant Moreau aura besoin de corroborer vos pièces. Si mon témoignage ou les accès que j’ai à l’appartement d’Antoine peuvent servir à innocenter votre oncle, je le ferai. Rien de tout cela ne restera impuni. »
Luc regarda la jeune femme. La robe de mariée froissée dépassait de son manteau de toile cirée, mais dans ses yeux noirs brillait une détermination nouvelle, débarrassée de toute naïveté.
« Prenez garde à vous, Camille. Un homme acculé est plus dangereux qu’un criminel triomphant. »
Pendant les soixante-douze heures qui suivirent, la capitale devint un champ de bataille silencieux.
Dans les couloirs du pôle financier du tribunal de grande instance de Paris, Antoine Lemaire défilait sous bonne garde. Pourtant, au terme de sa garde à vue initiale, le premier coup de théâtre éclata. Grâce à l’intervention de Maître Vernier, ténor du barreau grassement rétribué dont les honoraires semblaient provenir de comptes extraterritoriaux intouchables, Antoine fut remis en liberté sous contrôle judiciaire strict, moyennant une caution astronomique de cinq cent mille euros. Les charges de violences légères commises sur Luc lors de l’incident initial avaient été requalifiées, et les preuves documentaires fournies par le coursier, bien que troublantes, nécessitaient des expertises graphologiques et informatiques que la défense s’employait déjà à contester pour vice de forme.
Lorsque Camille apprit la nouvelle par les flashs d’information, elle se trouvait dans le duplex qu’elle partageait encore officiellement avec lui, boulevard Saint-Germain. Elle était venue, accompagnée de son propre avocat et d’un huissier, pour récupérer ses effets personnels et les documents juridiques qui lui appartenaient en propre.
Mais l’appartement n’était pas vide.
Assis dans le grand fauteuil en cuir fauve du salon, un verre de cognac à la main, Antoine l’attendait. Il avait le visage émacié, des cernes violacés barrant son teint d’ordinaire impeccable, et la mâchoire serrée d’un fauve blessé. Deux valises ouvertes gisaient sur le parquet à chevrons.
L’huissier recula instinctivement d’un pas, mais Camille resta plantée dans l’entrée.
« Tu n’as pas le droit d’être ici sans notification préalable, Antoine. Mon avocat a déposé une ordonnance d’éloignement ce matin même. »
Antoine eut un ricanement rauque, sans trace de la superbe qu’il affichait lors de leur premier bal.
« Une ordonnance ? Tu crois vraiment que des bouts de papier m’intéressent encore, Camille ? Tu as tout détruit. En une soirée, devant tout ce que Paris compte de décideurs, tu m’as livré aux chiens. »
« C’est toi qui as creusé ta propre fosse ! » s’écria-t-elle, la voix vibrante d’un mépris glacé. « Tu as volé des vies, Antoine ! L’oncle de ce garçon… tous ces artisans que tu as laissés sur la paille ! Et tu oses parler de trahison ? Tu m’as épousée pour mon héritage, pour payer tes usuriers suisses ! »
Antoine se leva lentement. Le vernis de l’homme du monde venait de craquer complètement, laissant apparaître une férocité désespérée.
« Et alors ? Tu aurais manqué de quelque chose ? Je t’aurais donné le monde entier sur un plateau ! Ta fortune croupit dans des obligations d’État qui rapportent trois pour cent l’an, alors que moi, j’étais en train de bâtir un empire. Ton crétin de père ne comprend rien aux flux modernes. Mais cet imbécile de coursier a trouvé le seul grand livre de comptes qu’il n’aurait jamais dû voir. Le dossier ‘Olympe’. »
Camille tressaillit. Elle se souvenait d’une clé USB noire qu’Antoine portait toujours sur son porte-clés et qu’il rangeait chaque soir dans le coffre dissimulé derrière les boiseries de la bibliothèque.
« Tu ne le trouveras pas », lâcha Antoine avec un sourire mauvais en voyant le regard de la jeune femme glisser vers l’étagère. « Ce dossier contient la liste intégrale des transferts de contrebande logistique et les comptes miroirs ouverts au nom de ton propre père. »
Le sang de Camille se figea.
« Tu mens. »
« Renseigne-toi, ma chère. Pourquoi crois-tu que ton père était si enthousiaste à l’idée de notre union ? Pourquoi a-t-il injecté des liquidités dans LuxLog il y a trois ans sans jamais exiger d’audit ? Philippe de Varennes n’est pas un saint, Camille. Il cherchait une lessiveuse pour blanchir les commissions occultes de ses contrats d’armement au Moyen-Orient. Si je coule, la brigade financière fouillera chaque centime. Et ton noble père ira dormir dans la même cellule que moi. »
Le piège était bien plus vaste et monstrueux qu’elle ne l’avait imaginé. Antoine n’était pas un simple escroc solitaire ; il était le rouage d’un système corrompu dans lequel son propre sang était trempé.
« Tu es un monstre », souffla-t-elle.
« Je suis un homme d’affaires qui refuse de payer l’addition tout seul », rétorqua-t-il en attrapant son manteau. « Demain soir, je serai hors d’atteinte d’Interpol. Les mandats d’arrêt internationaux mettent des mois à être validés. Mais toi, Camille, tu devras choisir : sauver l’honneur de ton père en étouffant les preuves de ce livreur, ou le regarder finir ses jours derrière les barreaux de la prison de la Santé. »
Il quitta l’appartement à grands pas, bousculant l’huissier qui n’osa pas esquisser un geste pour le retenir. La porte claqua, résonnant comme un coup de fusil dans le silence de l’appartement désert.