Camille passa la nuit enfermée dans la bibliothèque de l’hôtel particulier de son père, à Neuilly-sur-Seine. Les dossiers financiers s’entassaient sur le bureau en acajou. Au fur et à mesure que les heures s’écoulaient, la vérité se révélait, impitoyable, incontestable. Les signatures de son père apparaissaient au bas d’actes de cession fiduciaire antidatés. Philippe de Varennes n’avait pas simplement été négligent : acculé par des revers en bourse et l’entretien ruineux de ses propriétés, il avait accepté l’argent sale proposé par Antoine, fermant les yeux sur l’origine des fonds tant que les dividendes maintenaient le train de vie du clan.

Au petit matin, son père entra, un peignoir de soie sur les épaules, le regard dévasté d’un homme qui savait que l’échafaud se dressait.

« Tu as regardé les livres », dit-il simplement, la voix brisée.

« Pourquoi, papa ? Pourquoi t’associer à lui ? Pourquoi me jeter dans ses bras en sachant qui il était ? »

Le vieil homme s’effondra sur un fauteuil, cachant son visage dans ses mains tremblantes.

« Je ne savais pas pour le coursier… Je ne savais pas jusqu’où il allait dans la spoliation des petits. Pour moi, c’étaient des montages financiers, des optimisations… Quand j’ai compris qu’il siphonnait aussi nos propres avoirs et qu’il menaçait de tout révéler au fisc, il était trop tard. Il exigeait le mariage. Il voulait s’ancrer dans notre famille pour devenir intouchable. Si tu le dénonces complètement, Camille… notre nom est détruit. L’entreprise familiale fera faillite. Nous n’aurons plus rien. »

Camille le fixa sans ciller. L’admiration d’une vie pour cette figure tutélaire venait de se dissoudre en quelques secondes, remplacée par une profonde pitié mêlée d’écœurement.

« Notre nom est déjà souillé, père. Mais vous confondez l’honneur et l’orgueil. Ce qui tue un homme, ce n’est pas la ruine financière, c’est de vivre en sachant qu’un innocent paie pour ses crimes à sa place. »

Elle composa immédiatement le numéro de Luc.

« Luc ? C’est Camille. J’ai les pièces manquantes. Celles qu’Antoine croyait avoir effacées. Il s’apprête à fuir le pays ce soir. Mais il y a un problème. »

À l’autre bout du fil, la voix de Luc était alerte.

« Quel problème ? »

« Antoine utilise une piste privée près de Toussus-le-Noble. Un avion affrété par ses créanciers suisses. Mais avant de partir, il a donné rendez-vous à quelqu’un dans les entrepôts désaffectés de LuxLog à Gennevilliers pour récupérer les archives originales sur microfilms que ton oncle avait cachées avant son arrestation. Il sait que ton oncle n’a pas tout dit à la police. Antoine veut effacer la trace définitive avant de décoller. »

« Il ne touchera pas à ces archives », lâcha Luc d’une voix sourde. « C’est la seule chance de blanchir mon oncle. »

« N’y allez pas seul, Luc ! Je préviens Moreau ! »

« Moreau est ligoté par la procédure ! » s’emporta le jeune homme. « Antoine a des complices au parquet qui ralentissent les commissions rogatoires. Si nous attendons les juges, dans six heures il sera à Dubaï et les preuves seront en cendres. Je pars pour Gennevilliers. »

« Attendez-moi », ordonna Camille. « Je connais les codes d’accès des portes de sécurité. Sans moi, vous resterez bloqué devant les grilles. »

La zone industrielle de Gennevilliers s’étendait sous un ciel d’encre saturé de fumées d’usines et d’une bruine glaciale. Les entrepôts de LuxLog ressemblaient à des carcasses de baleines rouillées échouées au bord de la Seine. Tout y était obscurité, métal grinçant et odeur de fioul lourd.

Lorsque Camille arriva au volant de sa voiture, feux éteints, elle trouva Luc tapi dans l’angle d’un container maritime. Il portait une lampe torche éteinte et une barre de fer à la main.

« Vous êtes folle d’être venue », chuchota-t-il, bien que son regard trahisse un soulagement certain.

« C’est mon histoire autant que la vôtre », répondit-elle en vérifiant son téléphone. « J’ai envoyé un message d’urgence crypté avec notre localisation exacte au commandant Moreau. S’il a du cran, il passera outre les lenteurs de sa hiérarchie. Où est Antoine ? »

« À l’intérieur du hangar numéro 4. Une berline noire est garée près du quai de chargement. Le moteur tourne au ralenti. Il n’est pas seul. Il est accompagné d’un homme de main, sans doute un chauffeur fourni par ses commanditaires. »

Les deux jeunes gens contournèrent les quais par une rampe d’accès latérale. Camille tapa le code d’urgence sur le boîtier mural d’une issue de secours. Le pêne magnétique céda avec un déclic presque inaudible.

L’intérieur du hangar était une cathédrale d’ombres. Des milliers d’étagères métalliques s’élevaient vers les poutrelles du plafond, la plupart vides ou encombrées de palettes abandonnées. Au fond, sous un halo de lumière jaune suspendu à un câble électrique, deux silhouettes s’affairaient autour d’un panneau électrique ouvert.

« C’est là », murmura Luc. « Mon oncle était le seul à connaître cette cache. Derrière le transformateur haute tension désaffecté. C’est là qu’il stockait les doubles des bordereaux manuscrits avec les vraies immatriculations des camions de contrebande. »

Antoine tenait un pied-de-biche. Il suait à grosses gouttes malgré le froid glacial du hangar. À côté de lui, un colosse en manteau de cuir surveillait les issues, une arme de poing logée sous l’aisselle.

« Dépêche-toi, Lemaire », grogna le colosse d’un accent germanique rugueux. « Le plan de vol est déposé pour vingt-trois heures. Si la tour de contrôle ferme son créneau, le pilote repartira sans nous. »

« Je l’ai ! » cria soudain Antoine en arrachant une boîte métallique encastrée dans la maçonnerie.

Ses doigts fiévreux s’emparèrent d’un classeur rigide et de plusieurs disques durs portables scellés dans du plastique étanche. Un briquet tempête apparut dans sa main gauche.

« Brûle tout ici », ordonna Antoine en arrosant le contenu de solvant industriel pris sur une étagère. « Qu’il ne reste rien. Ni pour la police, ni pour ce petit bâtard de coursier. »