Keller frappa Stallone aux côtes d’un coup de pied vicieux. La douleur explosa dans la poitrine du menuisier, lui coupant le souffle. Deux côtes venaient de céder. Stallone s’effondra sur un genou, haletant, tandis que le premier homme se relevait en crachant du sang.
Vanessa, voyant la tournure des événements et comprenant que sa seule chance était la fuite, rampa à quatre pattes vers la porte d’entrée éventrée.
— Reste là, garce ! hurla le second complice en se jetant sur elle.
Il la rattrapa par la cheville et la traîna en arrière sur le plancher. Vanessa hurlait, griffant le sol, mordant sauvagement la main qui la retenait. Le tueur jura et lui asséna un coup de talon en plein visage. Vanessa s’effondra, inerte, le nez brisé, inconsciente sur le parquet taché de sang.
Keller, quant à lui, s’approcha de Stallone, récupérant au passage le couteau de son acolyte tombé au sol.
— Tu as du cœur, l’artisan. Mais le cœur, ça ne protège pas du métal. Où est la petite ? Dis-le-moi et je t’accorde une mort rapide. Sinon, je commence par tes doigts, un par un.
Stallone leva la tête. Le sang coulait de son arcade sourcilière, brouillant sa vue d’un voile écarlate. Mais derrière la douleur, derrière l’épuisement, une force primale, celle d’un père prêt à tout pour défendre sa progéniture, embrasait ses veines. Lily n’était peut-être pas issue de son sang, mais elle était son âme, sa raison de vivre, le testament d’amour qu’il avait juré de protéger.
— Dans le garage… cracha Stallone avec difficulté, pointant d’un doigt tremblant la porte de service située derrière la cuisine. Elle est cachée dans la fosse à vidange…
Keller fit un signe de tête à son complice.
— Va voir. Et ramène-la.
Le complice boita vers la cuisine, ouvrant la lourde porte métallique du garage. Dès que sa silhouette franchit le seuil, Stallone détendit son corps comme un ressort d’acier. Il ne regarda pas Keller. Il balaya de sa jambe valide les appuis du tueur. Pris au dépourvu, Keller bascula en avant. Stallone se jeta sur lui avec la fureur du désespoir, ses deux mains solides enserrant la gorge de l’assassin.
Les deux hommes roulèrent sur les débris de verre et de bois. Keller tentait d’enfoncer ses pouces dans les yeux de Stallone, lacérant sa chair, mais l’emprise du menuisier ne faiblissait pas. Ses avant-bras noueux se verrouillèrent comme un étau hydraulique. Les yeux de Keller s’injectèrent de sang, sa bouche s’ouvrit dans une vaine tentative d’aspirer l’air, ses mains battirent l’air mollement, puis son corps entier fut secoué d’un tremblement convulsif avant de s’immobiliser, totalement inanimé.
Stallone relâcha sa prise, crachant un mélange de salive et de poussière. Mais il n’avait pas le temps de respirer.
Le second homme revenait déjà du garage, comprenant le piège. Voyant son chef étendu sur le sol, il poussa un hurlement de rage et fonça sur Stallone, une lourde clé à molette brandie au-dessus de sa tête.
Stallone, incapable de se relever à temps à cause de ses côtes fracturées, roula sur le côté pour saisir l’arme de poing de Keller toujours dissimulée sous le rebord du canapé. Ses doigts effleurèrent la crosse rugueuse, la saisirent. Il arma la culasse dans un mouvement instinctif et pressa la détente au moment exact où la clé à molette s’abattait vers son crâne.
Le claquement étouffé retentit à deux reprises.
L’agresseur stoppa net son geste. Ses yeux s’écarquillèrent dans une incompréhension totale. Deux taches sombres grandirent rapidement sur sa chemise, à hauteur du sternum. Il lâcha son arme de fortune, fit deux pas chancelants en arrière, trébucha contre la table basse qui se brisa sous son poids, et s’écroula dans un silence définitif.
La pièce retomba dans un calme spectral, troublé seulement par le sifflement laborieux de la respiration de Stallone.
Il resta immobile quelques secondes, le dos appuyé contre le flanc du canapé, laissant l’adrénaline refluer lentement pour faire place à une douleur cuisante qui lui enserrait la poitrine comme un corset d’épines. Il jeta l’arme au sol.
Soudain, un petit gémissement étouffé franchit les lambris du cagibi.
— Lily… murmura Stallone en luttant contre la nausée pour se mettre debout.
Chaque pas lui coûtait une agonie indicible, mais il traversa le salon dévasté, enjambant les débris et les corps inertes. Il fit glisser le loquet du panneau de bois.
La petite était là, recroquevillée en boule au milieu des vieux manteaux d’hiver. En voyant son père couvert de sang et de poussière, elle tendit immédiatement ses petits bras potelés, les larmes coulant sur ses joues rebondies.
— Papa… bobo ? demanda-t-elle dans un souffle innocent.
Stallone la souleva avec une infinie délicatesse, refoulant un cri de douleur alors que la pression sur ses côtes devenait intolérable. Il la pressa contre son cœur intact, pleurant pour la première fois de la nuit.
— Non, mon amour. C’est fini. Papa est là. Tout est fini.
Sur le sol du couloir, un bruit de froissement attira son attention. Vanessa reprenait péniblement conscience, rampant laborieusement vers l’entrée brisée, laissant une traînée écarlate sur les lames de parquet. Stallone s’approcha d’elle et posa lourdement le talon de sa botte sur sa main blessée, sans haine, mais avec une autorité absolue.
Elle leva vers lui un visage boursouflé par les coups, ses yeux injectés de terreur.
— Ne… ne me tue pas… pitié…
Stallone sortit de sa poche le téléphone portable de Keller. Le brouilleur s’était visiblement éteint avec la mort du tueur ou la distance, car les barres de réseau clignotaient à nouveau sur l’écran tactile. Stallone composa le numéro d’urgence de la gendarmerie et activa le haut-parleur.
— Gendarmerie nationale, j’écoute, répondit une voix féminine posée.
— Ici Stallone Vaneck, au 14 chemin des Vignes Basses, déclara-t-il distinctement. J’ai deux intrus armés neutralisés chez moi, une complice sous surveillance, et avec moi se trouve Éléonore Laurent, l’enfant disparue il y a deux ans. Envoyez immédiatement des ambulances et le procureur de la République.