À l’étage, la porte d’entrée claqua. Le bruit d’un moteur rugissant devant l’allée arracha Nathan à sa stupeur. Vanessa venait de partir.
Sans attendre une minute de plus, Nathan conduisit ses enfants chez sa sœur aînée, Hélène, une femme pragmatique et solide qui vivait dans une ferme rénovée à une vingtaine de kilomètres. Il ne lui confia que l’essentiel : Vanessa était devenue violente, la sécurité des petits primait, et il devait s’absenter quelques heures pour régler une affaire urgente.
Dès qu’il se retrouva seul au volant de sa voiture, Nathan composa le numéro d’un homme dont il avait gardé la carte de visite au fond de son portefeuille depuis des mois : Marc Vaneck. Vaneck était un ancien officier de police judiciaire reconverti dans les enquêtes privées, réputé pour sa ténacité et son mépris des compromis. Nathan l’avait initialement contacté quelques semaines plus tôt pour de simples soupçons d’irrégularités financières, après avoir constaté la disparition inexpliquée d’une somme de près de quatre-vingt mille euros sur son compte de placement conjoint, des transferts morcelés que Vanessa avait justifiés par des investissements immobiliers soi-disant prometteurs.
« Vaneck à l’appareil. »
« C’est Nathan Valmont. J’ai besoin de vous voir immédiatement. Cela ne concerne plus seulement l’argent de mes comptes. Cela concerne la mort de ma femme, Claire. »
Un silence pesa à l’autre bout du fil, suivi du froissement d’un dossier que l’on ouvrait.
« Rendez-vous dans mon bureau au centre-ville dans quarante-cinq minutes, répondit l’enquêteur d’une voix rauque. J’ai justement reçu un retour d’expertise cet après-midi même. Ce que j’ai sous les yeux… vous feriez mieux d’être assis quand vous le lirez. »
Le bureau de Marc Vaneck occupait le troisième étage d’un vieil immeuble haussmannien défraîchi, sentant le papier ancien, le tabac froid et le café brûlé. L’homme, la cinquantaine trapue, des cernes profonds et un regard d’acier derrière des lunettes fines, accueillit Nathan sans effusion. Il pointa du doigt un fauteuil de cuir râpé et ferma la porte à double tour.
« Monsieur Valmont, commença Vaneck sans préambule, lorsque vous m’avez demandé de tracer les retraits suspects de votre compte ces derniers mois, j’ai commencé par remonter les bénéficiaires des virements émis par votre épouse actuelle. L’argent n’est jamais allé dans un quelconque fonds de placement. Il a été transféré vers une société-écran domiciliée au Luxembourg, avant d’être réinjecté en liquide sur les comptes d’un certain Julien Morand. »
Le nom résonna comme une détonation dans la petite pièce.
« Morand ? Julien Morand ? C’est… c’était le directeur financier de mon propre cabinet d’ingénierie il y a six ans. Il a démissionné subitement trois semaines après la mort de Claire, prétextant un départ à l’étranger. »
« Exactement, poursuivit l’enquêteur en allumant une lampe de bureau pour éclairer une pile de photographies et de relevés de télécommunications. Mais Morand n’est jamais parti bien loin. Il vit sur la côte d’Azur sous un train de vie très confortable. Or, ce n’est pas le plus grave. Suite à notre conversation téléphonique de tout à l’heure, j’ai activé une vieille dette auprès d’un contact aux archives des transports et des expertises judiciaires. Nous avons réexaminé le dossier technique de la Peugeot que conduisait Claire le soir de sa mort. »
Vaneck poussa une feuille cartonnée couverte de schémas techniques vers Nathan.
« L’accident n’était pas dû à une perte de contrôle causée par le verglas ou la vitesse, Nathan. À l’époque, les techniciens ont constaté que le liquide de frein s’était vidé, mais ils avaient attribué cela à la rupture des durites lors de la chute dans le ravin. Sauf qu’un examen attentif des photographies d’époque de la tubulure montre une section nette sur la canalisation arrière gauche. Une entaille de lame. Le flexible a été entaillé volontairement, mais pas tranché jusqu’au bout. Le dispositif était conçu pour lâcher dès la troisième ou quatrième forte pression sur la pédale de frein. Typiquement dans la descente abrupte avant le viaduc des Corbeaux. »
Nathan sentit le sol se dérober sous lui. L’air se raréfia dans ses poumons. Claire n’avait pas seulement glissé. On l’avait piégée dans un cercueil d’acier roulant à pleine allure.
« Mais pourquoi ? articula-t-il, les dents serrées pour retenir un sanglot de fureur et de douleur mêlées. Pourquoi Vanessa aurait-elle fait ça ? Elles étaient amies depuis le lycée ! Claire l’avait aidée quand son cabinet de conseil avait fait faillite ! »
Vaneck se leva, fit quelques pas vers la fenêtre donnant sur les toits pluvieux de la ville, puis se retourna lentement.
« Ce n’était pas seulement Vanessa, Nathan. Et ce n’était pas seulement pour de l’argent. C’était pour vous protéger… ou plutôt pour vous manipuler. Regardez ceci. »
L’enquêteur posa sur la table une copie numérisée d’un document portant le tampon du ministère de l’Équipement et de la Transition Écologique, daté de quelques jours avant le décès de Claire.
« Claire était auditrice interne pour le consortium de construction auquel votre société d’ingénierie fournissait les plans de structure pour le grand viaduc autoroutier du Nord. Deux semaines avant sa mort, elle avait découvert que les bétons utilisés ne correspondaient pas aux normes de résistance sismique imposées par l’État. Des millions avaient été détournés sur les fournitures de matériaux par Morand et le consortium. Mais il y avait une signature au bas de la validation frauduleuse des bordereaux de conformité. Une signature numérique enregistrée depuis votre poste de travail. Votre signature, Nathan. »
Nathan écarquilla les yeux, pétrifié.
« C’est impossible ! Je n’ai jamais vu ces bordereaux ! Je n’aurais jamais validé un béton sous-dosé ! Des milliers de gens empruntent ce viaduc chaque jour ! »
« Bien sûr que vous ne l’avez pas fait, répliqua Vaneck d’un ton calme mais implacable. C’est Vanessa qui utilisait votre ordinateur le soir quand elle venait dîner chez vous à l’époque. Elle servait d’intermédiaire financier entre Morand et le cartel des constructeurs véreux. Claire l’a découvert en recoupant les adresses IP et les relevés bancaires secrets. Claire avait préparé un dossier complet pour dénoncer le scandale au procureur de la République. Elle avait imprimé les preuves originales sur une clé USB et dans un classeur qu’elle gardait chez vous. »