Vincent, assis derrière son bureau d’ébène, alluma posément un briquet en argent sans le quitter des yeux.
« Tu as vieilli, Richard. Tu parles trop. Un homme qui a de vraies cartes en main n’a pas besoin de menacer. »
Sterling haussa les épaules, un sourire carnassier au coin des lèvres.
« Parlons affaires, alors. Je sais que tu as ouvert la vieille malle d’Elena. Ma fille a manqué de jugeote en essayant de s’en débarrasser aujourd’hui, je l’admets. Mais cela ne change rien à l’équation. Tu as trouvé quelques vieux chiffons, un téléphone hors d’usage et les délires paranoïaques d’une femme instable qui t’a quitté il y a quatre ans. Elena est morte, Vincent. Elle a péri dans un refuge pour sans-abri au Canada l’hiver dernier. Et quant à la prétendue bâtarde qu’elle prétendait porter… elle n’a jamais existé que dans son esprit brisé. »
« Tu mens ! » hurla soudain Vanessa en bondissant de son siège. « Papa, tais-toi ! Il sait tout ! Il a lu les messages récents ! Elena est vivante ! Elle a contacté le téléphone tout à l’heure ! »
Le masque impassible du vieil avocat se fissura brutalement. Une lueur de rage meurtrière traversa son regard d’acier tandis qu’il foudroyait sa propre fille du regard.
« Tais-toi, idiote écervelée ! » cracha-t-il, perdant pour la première fois sa superbe.
« Ce n’est pas tout ce que je sais, Richard, » reprit la voix caverneuse de Vincent, qui claqua dans le bureau comme un coup de fusil.
Il jeta sur le bois poli le rapport génétique encore chaud du laboratoire.
« Clara Bennett ne porte pas l’enfant de Daniel. Elle porte ma fille. Conçue à partir du matériel génétique que tu as dérobé à Lakeview. Tu as cru transformer une veuve innocente en bouclier humain pour garantir ta retraite. Tu as fait assassiner Daniel Bennett parce qu’il refusait de te livrer Grace. »
Sterling ne cilla pas. Lentement, il remit son étui en or dans sa poche de gilet. Son sourire disparut, remplacé par une froideur de reptile acculé.
« Et quand bien même ce tissu de fantasmes serait vrai ? » murmura l’avocat d’une voix venimeuse. « Qu’espères-tu prouver ? Daniel Bennett est six pieds sous terre, coulé dans les fondations d’un échangeur autoroutier. Le médecin de Lakeview qui a supervisé l’implantation est mort d’une overdose opportunément survenue il y a six mois. Tu n’as aucun témoin, aucun document original. Rien qu’une servante payée pour mentir et des tests ADN réalisés dans ta propre clinique clandestine, sans aucune valeur juridique devant une cour fédérale. Si tu me touches, mes associés lâcheront sur ton empire une meute de procureurs qui gèleront tes comptes avant l’aube. Tu finiras ta vie dans une cellule de supermax, Moretti. Sans femme, sans héritier, et sans honneur. »
« Tu oublies un détail, Richard, » répliqua Vincent en se penchant en avant, ses yeux brillant d’un feu démoniaque. « Tu as envoyé tes hommes fouiller l’appartement de Clara cet après-midi. Ils ont trouvé la boîte en bois de Daniel. Ils t’ont envoyé la photo de la note : “Le secret est avec la personne que vous ne soupçonneriez jamais.” Tu as pensé à Clara. Tu as pensé à son enfant. Mais Daniel Bennett était un soldat d’élite avant d’être ton larbin. Il savait que tu penserais ainsi. »
Vincent pressa une touche sur l’interphone de son bureau.
« Daniel. Fais entrer notre invité. »
La double porte du fond s’ouvrit lentement. Un vieil homme entra, courbé sous le poids des ans, vêtu de l’uniforme bleu usé des jardiniers du manoir Moretti : Matteo, soixante-douze ans, l’homme qui entretenait les serres de roses du domaine depuis l’époque du père de Vincent.
Dans ses mains noueuses et terreuses, le vieillard portait une boîte métallique étanche, scellée par de la cire de paraffine et couverte de terre fraîchement remuée.
« Monsieur Vincent, » dit le vieux jardinier avec déférence. « Comme convenu avec le jeune Bennett il y a huit mois, le jour où il a fait entrer sa femme ici. Il m’a dit : “Le jour où la valise noire réapparaît dans la maison, déterre ceci sous le grand chêne du mausolée et remets-le au patron en main propre.” »
Richard Sterling fit un pas en arrière, son visage se décomposant à vue d’œil.
Vincent prit la boîte métallique, coupa le sceau de cire d’un coup de canif et renversa le contenu sur le bureau.
Il n’y avait pas d’argent. Pas de bijoux.
Il y avait un disque dur crypté de qualité militaire et une série de micro-cassettes audio étiquetées méthodiquement de la main de Richard Sterling lui-même, extraites de son coffre personnel il y a quatre ans par Daniel lors de sa fuite. Mais au sommet de la pile reposait un document officiel : le registre de naissance authentique d’une petite fille prénommée Grace Moretti, née à Kenosha, dans le Wisconsin, signé par une sage-femme assermentée, accompagné d’une lettre manuscrite portant le cachet de la poste de Montréal, datée d’il y a quarante-huit heures seulement.
Elena n’était pas morte dans un refuge. Elle vivait sous protection fédérale discrète au Canada, attendant le signal convenu avec Daniel : le moment où Vincent aurait enfin les armes irréfutables pour purger la vermine de Chicago sans risquer la vie de sa fille.
Vincent inséra la première cassette dans un lecteur posé sur la table et appuya sur lecture.
La voix de Richard Sterling, nette, sans équivoque, glaçante de cynisme, emplit la pièce :
« Débarrasse-toi d’Elena une fois qu’elle aura accouché, Bennett. Fais passer ça pour une fugue amoureuse avec la caisse noire. Vincent sera trop anéanti pour creuser. Et garde l’autre fœtus au frais à Lakeview… Si jamais ce bâtard d’Italien refuse d’épouser ma fille dans deux ans, on lui servira une nouvelle tragédie. »
Vanessa poussa un hurlement d’horreur pure, enfouissant son visage dans ses mains en gémissant : « Mon Dieu, papa… qu’est-ce que tu as fait… »