Tandis qu’on l’entraînait vers la sortie, il passa devant Inès. Il tenta de croiser son regard une dernière fois, peut-être pour y chercher une once de pitié ou une étincelle de triomphe. Mais il n’y trouva rien. Rien d’autre qu’un calme absolu, la sérénité inébranlable d’une justice enfin en marche.
La porte d’entrée se referma. Le bruit du moteur du fourgon des gendarmes s’éloigna lentement sur le gravier, jusqu’à s’éteindre au bout de l’allée.
Dans la salle à manger, il ne restait plus que Lucas, sa mère, sa sœur, et Inès.
Martine s’approcha lentement de la table. Ses mains ridées tremblaient encore, mais ses yeux semblaient débarrassés d’une terreur qu’elle portait sans doute en secret depuis ce fameux soir de novembre, où son mari était rentré couvert d’une sueur froide et les vêtements tachés de suie. Elle regarda Inès, puis baissa la tête avec humilité.
— Pardonne-nous, ma fille, murmura Martine d’une voix brisée par les larmes. Pardonne-nous pour chaque regard, chaque mot, chaque seconde d’injustice que tu as subie. Nous ne savions pas tout… mais nous aurions dû chercher. Nous aurions dû comprendre.
Inès posa doucement sa main sur celle de la mère de Lucas.
— Vous n’étiez pas coupable de son crime, Martine. Vous n’étiez que les instruments de son alibi.
Puis, Inès se tourna vers Lucas. Le jeune homme se tenait un peu à l’écart, les yeux rouges, dévasté par la révélation que son père, son modèle de travail et de réussite, n’était qu’un criminel et un manipulateur.
— Inès… murmura-t-il, la voix nouée de chagrin. Qu’est-ce qui va se passer maintenant ? Entre nous… après tout ça ?
Inès le regarda longuement. Dans ses yeux noisette, il n’y avait aucune haine envers lui. Elle avait appris à l’aimer pour sa franchise, pour sa douceur, des qualités qui n’avaient rien à voir avec la noirceur de son père. Mais l’ombre d’un passé si brutal ne s’effaçait pas d’un revers de manche.
— Je t’aime, Lucas, répondit-elle avec une infinie tristesse. Et je sais que tu n’y es pour rien. Mais aujourd’hui, je dois d’abord aller chercher mon père. Je dois le sortir de cette tombe de ciment et lui rendre son honneur devant le monde entier. Après… seulement après, nous verrons si nous sommes capables de nous regarder sans que les fantômes ne se dressent entre nous.
Lucas hocha la tête, comprenant et acceptant avec noblesse la douleur de ce chemin.
Inès prit délicatement la montre en argent sur la nappe souillée de jus et la glissa à nouveau dans sa poche, tout contre son cœur. Puis, elle prit le bol de grès gris à deux mains, le serrant contre sa poitrine comme le souvenir le plus précieux qui lui restait sur cette terre.
Elle traversa la cuisine, passa le seuil de la maison des Dumas et sortit dans la clarté éclatante de l’après-midi d’octobre.
L’air frais de l’automne remplit ses poumons. Pour la première fois depuis vingt ans, depuis ce matin d’enfance où les gendarmes étaient venus frapper à la porte de sa mère pour leur annoncer la disparition du comptable, Inès marcha la tête haute. Les feuilles mortes tourbillonnaient sous ses pas, légères et libres, emportant avec elles le fardeau des mensonges et le silence des lâches.