Lucas avait saisi son père par le col de sa chemise à carreaux, le secouant avec une fureur désespérée. Le vieil homme ne résista même pas. Il semblait s’être vidé de toute substance vitale.

— Le four… murmura Inès, la voix brisée pour la première fois par l’émotion. Ils ont placé mon père dans la cavité du grand four à moufle numéro deux. Ils ont empilé des sacs de chaux vive et de ciment réfractaire par-dessus. Le lendemain à l’aube, Gérard a fait venir des maçons sous prétexte d’une mise aux normes de sécurité urgente pour condamner la structure et couler une chape de béton armé. Puis, il est monté dans le bureau, a vidé lui-même le coffre-fort de quarante mille francs, les a cachés sous le plancher de son grenier, et a appelé la gendarmerie pour déclarer la disparition d’André Martin avec l’argent de la boîte.

Un silence sépulcral retomba sur la pièce. Martine s’était assise sur les marches du couloir, la tête entre les mains, bercée par des gémissements sourds. Sophie sanglotait, recroquevillée sur elle-même.

Lucas relâcha lentement le col de son père. Ses mains retombèrent le long de son corps, tremblantes de dégoût.

— Tu as bâti toute notre vie sur un cadavre, dit Lucas d’une voix sourde, presque inaudible. Mon éducation. Cette maison. L’entreprise que je devais reprendre. Tout cela a été payé avec la mort d’un innocent et le calvaire de sa femme et de sa fille.

Gérard leva les yeux. Il n’y avait plus de mépris en lui, plus de morgue de notable de province. Il n’était plus qu’un vieillard terrifié, écrasé sous les ruines de sa propre imposture.

— Inès… tenta-t-il d’articuler, tendant une main tremblante vers elle. Pitié… Je n’ai jamais voulu sa mort. C’était une bagarre stupide… un accident…

— Mon père est resté vingt ans enfermé sous une dalle de béton, pendant que vous me traitiez de fille de voleur en me voyant passer dans la rue, répondit Inès sans ciller. Ma mère a cousu des boutonnières jusqu’à trois heures du matin pour payer nos factures, courbée de honte chaque fois qu’elle devait signer un chèque au nom de Martin. Elle n’a jamais eu de sépulture où pleurer son époux. Elle pensait qu’il avait été assassiné sur une route ou qu’il avait perdu la raison. Jamais elle n’a cru qu’il avait volé un centime. Jamais.

Inès retourna alors le bol gris.

Sous la base circulaire en terre cuite, gravé dans l’argile avant la cuisson avec une pointe fine, apparaissait un monogramme : A.M., suivi de la date : 12.11.

— Hier, après avoir recueilli les aveux écrits et signés de monsieur Bertier devant un avocat, je suis allée dans votre ancien atelier avec les clés que Bertier avait conservées. Ce bol était resté sur une étagère poussiéreuse, derrière un rideau de fer rouillé, là où mon père l’avait posé quelques minutes avant que vous n’arriviez. C’est la dernière chose que ses mains ont touchée. Je l’ai apporté aujourd’hui pour que vous le regardiez en face.

Gérard ferma les yeux, incapable de soutenir le symbole de son forfait.

— Que veux-tu ? murmura-t-il dans un souffle brisé. De l’argent ? Je te donne tout ce que j’ai. La maison, l’atelier, mes économies. Prends tout, mais ne détruis pas Lucas… ne détruis pas ma famille.

Inès eut un sourire triste, amer, chargé d’une dignité royale.

— Votre famille est déjà détruite, Gérard. Elle l’a été à la seconde où vous avez choisi de mentir. Votre argent ne m’intéresse pas. Il est souillé du sang de mon père et des larmes de ma mère. Ce que je veux, c’est qu’André Martin retrouve sa place au soleil. Je veux qu’on brise cette dalle de ciment. Je veux qu’on lui offre des obsèques dignes, avec son nom gravé dans la pierre, lavé de tout soupçon. Et je veux que la justice des hommes s’applique à vous, jusqu’au dernier jour de votre vie.

À cet instant précis, des bruits de portières qui claquent se firent entendre dans la cour gravillonnée de la propriété.

Puis, une sonnerie brève, retentissante, fit sursauter toute la maison.

Lucas releva la tête. Il regarda Inès, comprenant enfin. Elle n’était pas venue seulement pour une confrontation familiale. Elle n’était pas venue chercher une vengeance privée. Elle était venue sceller la fin d’un mensonge avec les règles de la loi.

— C’est moi qui leur ai donné l’adresse, dit Inès calmement à Lucas. Le procureur de la République a rouvert le dossier ce matin sur la base de la déposition de monsieur Bertier. Le juge d’instruction a ordonné une perquisition immédiate et votre placement en garde à vue, monsieur Dumas.

Gérard ne bougea pas. Il ne tenta pas de fuir, ni de protester. Toute la superbe de l’homme d’affaires respecté venait de s’évaporer pour ne laisser place qu’à une coquille vide, vidée de son orgueil par vingt années d’une lâcheté devenue trop lourde à porter.

Martine se releva avec lenteur. Elle passa devant son mari sans même lui jeter un regard, alla vers la porte d’entrée et ouvrit aux gendarmes. Des pas lourds, professionnels et mesurés, résonnèrent dans le vestibule. Deux hommes en uniforme et une femme en civil portant une sacoche de cuir pénétrèrent dans la salle à manger.

— Gérard Dumas ? demanda la femme en civil d’une voix neutre, sortant sa carte professionnelle. Capitaine Valette, section de recherches. Nous avons un mandat pour vous conduire au tribunal judiciaire et procéder à des fouilles sur le site de votre ancienne entreprise. Veuillez nous suivre sans opposer de résistance.

Gérard se leva péniblement, les articulations ankylosées comme s’il venait de vieillir de vingt ans en l’espace de quelques minutes. Il tendit les poignets d’un geste résigné. Le cliquetis des menottes métalliques claqua dans le silence de la pièce, un bruit sec, définitif, qui parut déchirer le voile d’illusion sous lequel cette maison avait prospéré.