— Assez ! rugit Gérard en frappant la table du plat de la main. Les verres sautèrent, l’un d’eux se renversa, répandant une flaque jaune qui s’étira vers la montre en argent. Sors de ma maison, immédiatement ! Lucas, fais-la sortir, ou j’appelle la police !

— Appelle-les, Gérard, lança Inès, défiant son regard d’acier. Appelle la police. J’attends que ça. Je veux qu’ils viennent ici. Je veux qu’ils entendent ce que nous avons trouvé hier soir avec monsieur Bertier.

Le nom de Bertier agit comme une décharge électrique sur le vieux patron. Il chancela imperceptiblement, s’agrippant au dossier de sa chaise.

— Bertier est gâteux, balbutia Gérard. Il est en maison de retraite… il ne sait plus ce qu’il raconte.

— Monsieur Bertier a toute sa tête, répliqua Inès. Ses jambes ne le portent plus, certes, mais sa mémoire est intacte. Et surtout, sa conscience ne pouvait plus supporter le fardeau. Il sait qu’il va mourir bientôt. C’est lui qui m’a fait appeler il y a trois semaines. C’est lui qui m’a donné cette montre. Et c’est lui qui m’a raconté ce qui s’est réellement passé dans votre bureau le soir du douze novembre.

Lucas s’approcha d’Inès, la gorge serrée.

— Inès… qu’est-ce qui s’est passé ce soir-là ? Dis-le-moi. Je t’en supplie.

Inès prit une inspiration profonde. Elle fixa les yeux de Lucas, pleins de détresse, puis ceux de Martine, dont les larmes commençaient à couler silencieusement sur des joues creusées par l’âge.

— En novembre, raconta Inès d’une voix sourde, l’entreprise Dumas ne fêtait pas ses succès. Elle coulait. Gérard avait accumulé des dettes de jeu considérables dans des tripots clandestins de la périphérie. Les usuriers menaçaient de s’en prendre à son atelier, de saisir ses machines. Il avait désespérément besoin d’une sortie de secours. Il a demandé à mon père, qui tenait les comptes avec une rigueur absolue, de maquiller les bilans, de falsifier les factures d’achat de matières premières pour détourner la trésorerie et la déclarer en perte fiscale. Mon père a refusé. Catégoriquement. André Martin était un homme droit. Pauvre, mais d’une honnêteté sans faille. Il a dit à Gérard qu’il préférerait démissionner plutôt que d’entrer dans cette combine illégale.

Martine se tourna lentement vers son mari, la main plaquée sur sa bouche pour étouffer un sanglot.

— Gérard… les dettes de jeu ? C’était donc vrai ? Cette époque où tu rentrais au milieu de la nuit, les yeux hagards, en prétendant que les fournisseurs nous étranglaient ?

Gérard ne répondit rien. Son visage s’était figé en un masque de cire grise.

— Mon père est resté tard ce soir-là, poursuivit Inès. Il rassemblait ses affaires personnelles. Il avait prévenu Gérard qu’il déposerait les livres de comptes au commissariat le lendemain matin pour se protéger, parce qu’il savait que de l’argent avait déjà disparu de la caisse noire. Gérard est arrivé à l’atelier vers vingt-deux heures. Ils se sont disputés dans le hangar, près du vieux four à céramique qui servait encore parfois d’incinérateur pour les déchets d’emballage. Monsieur Bertier, qui assurait le gardiennage de nuit et dormait dans la loge à l’entrée, a entendu les cris. Il est entré discrètement dans l’atelier.

Inès marqua une pause. L’air de la pièce semblait s’être raréfié. Personne n’osait respirer. Même dehors, le vent d’automne semblait s’être tu contre les carreaux.

— Bertier a vu mon père debout devant le four, tenant ce bol gris. Mon père l’avait sorti de la chambre de cuisson ce matin-là, c’était un cadeau pour ma mère. Gérard lui hurlait dessus, exigeant les clés du coffre et le registre original. Mon père a refusé une dernière fois. Alors, Gérard l’a bousculé.

— C’était un accident ! hurla soudain Gérard, brisant son propre silence dans une explosion de désespoir et de rage. C’était un accident, bon sang ! Il a trébuché !

Le cri retentit contre les murs crème. Lucas recula comme s’il venait de recevoir un coup de poing en plein ventre. Sophie s’effondra sur une chaise, éclatant en sanglots.

— Il a trébuché… murmura Lucas, le regard fixé sur son père avec une horreur absolue. Papa… qu’est-ce que tu as fait ?

Gérard s’affaissa sur son siège, ses mains tremblantes cachant un instant son visage ravagé. Mais Inès ne le laissa pas se réfugier dans sa douleur tardive.

— Il a trébuché contre le coin métallique de l’établi de soudure, reprit-elle, chaque mot pesant comme du plomb fondu. Sa tête a heurté l’angle en fer. Il est tombé au sol, inconscient, le crâne ensanglanté. Bertier s’est précipité. Il a crié d’appeler les secours, une ambulance, que mon père respirait encore. Mais vous… vous avez refusé, Gérard.

Gérard secoua la tête, les yeux exorbités, fixant le vide.

— Il ne respirait plus… marmonna-t-il, la voix rauque, méconnaissable. Je l’ai touché. Il n’avait plus de pouls. Si j’appelais les flics, j’étais fini. La faillite, la prison, la honte sur ma famille, sur mon fils qui n’avait que six ans ! J’ai pensé à vous ! J’ai pensé à Lucas, à Martine !

— Tu as pensé à toi ! cria Martine, rompant soudain avec quarante années de soumission et de docilité. Tu as pensé à ta misérable personne, Gérard ! Et André… mon Dieu, André ! Qu’as-tu fait d’André ?

Inès désigna la montre.

— Dans la panique, la montre de mon père s’était détachée sous le choc. Gérard l’a ramassée et l’a mise dans sa poche. Puis il a menacé Bertier. Il lui a rappelé que Bertier avait un casier judiciaire pour des vols commis dans sa jeunesse, qu’il était sous liberté conditionnelle, et que s’il parlait, c’est lui qu’on accuserait d’avoir tué le comptable pour lui voler la recette. Gérard lui a promis une enveloppe d’argent liquide chaque mois, jusqu’à la fin de ses jours, s’il l’aidait à faire disparaître le corps et à accréditer la thèse de la fuite.

— Faire disparaître le corps… répéta Lucas, les larmes dévalant ses joues. Mon Dieu… où est-il ? Où est son père, papa ? Réponds !