« Ce n’est pas ton salaire, Sophie, » la coupa-t-il gentiment mais fermement. « C’est une prime pour tes services exceptionnels de ce soir. Et pour ta voiture. Tu as mentionné que tu devais réparer ta boîte de vitesses, n’est-ce pas ? »
Sophie leva les yeux, stupéfaite. Il avait retenu ce détail de sa dispute avec Vanessa.
« Mais ton travail de femme de ménage ici est terminé, » ajouta-t-il.
Le cœur de Sophie se serra. Malgré l’argent, la menace d’être à la rue revenait la hanter. « Je comprends, monsieur. Je vais rassembler mes affaires dans ma chambre et… »
« Tu n’as pas compris, » l’interrompit Luca. « Je ne te renvoie pas. Mais une femme avec ton œil pour le détail, ta mémoire visuelle et ton intégrité n’a rien à faire à nettoyer les poussières de mes étagères. »
Il se tourna vers la baie vitrée, observant les lumières de la ville.
« La société Moretti possède une chaîne de boutiques de haute couture et d’ateliers de luxe sur Michigan Avenue. J’ai acheté ces entreprises pour blanchir de l’argent, mais jusqu’à présent, les gens qui les gèrent sont incompetents ou malhonnêtes. J’ai besoin de quelqu’un sur qui je peux compter pour garder un œil sur ces opérations. Quelqu’un qui sait faire la différence entre une vraie création et un faux grossier. Et surtout, quelqu’un qui a le courage de me dire la vérité, même quand elle fait mal. »
Il se retourna vers elle, posant un regard intense sur la jeune femme.
« Le poste de responsable des retouches et du contrôle qualité de l’Atelier Moretti est à toi dès demain matin. Le salaire est le triple de ce que tu gagnais ici, et un appartement de fonction sur la 5e avenue est inclus. Qu’en dis-tu ? »
Sophie en eut le souffle coupé. Les larmes lui montèrent aux yeux, mais cette fois-ci, ce n’étaient pas des larmes de honte ou de peur. C’étaient des larmes de soulagement. Pendant des années, elle avait lutté contre la pauvreté, travaillant dix-huit heures par jour pour des clopinettes, méprisée par des gens comme Vanessa Bellini. Et ce soir, par un étrange coup du destin, son honnêteté venait de lui ouvrir les portes d’une nouvelle vie.
« J’accepte, monsieur Moretti. Merci. Du fond du cœur. »
« Ne me remercie pas, Sophie. Tu l’as mérité, » répondit-il avec une lueur de respect dans les yeux. « Et s’il te plaît… appelle-moi Luca. »
Trois mois plus tard.
La pluie d’automne tombait doucement sur les trottoirs de Michigan Avenue, faisant luire les vitrines luxueuses du quartier commerçant de Chicago.
À l’intérieur de L’Atelier Moretti, l’atmosphère était feutrée, empreinte de l’odeur caractéristique du soie, du velours et du café fraîchement moulu. Les portants en laiton brillaient sous les spots halogènes, présentant des Robes de soirée d’une valeur inestimable.
Sophie Miller, vêtue d’un élégant tailleur-pantalon noir sur mesure — sans tablier —, ajustait délicatement la traîne d’une robe de bal en satin vert émeraude destinée à l’épouse du sénateur de l’Illinois.
Ses doigts glissaient sur les tissus avec une précision chirurgicale. En trois mois, Sophie avait transformé l’atelier. Elle avait débusqué deux fournisseurs marrons qui surfacturaient des tissus de qualité inférieure et avait fidélisé une clientèle haut de gamme qui ne jurait plus que par « l’œil de Mademoiselle Miller ».
La sonnette de la porte d’entrée tinta doucement.
Sophie se redressa, essuyant ses mains sur un chiffon doux, et se tourna vers l’entrée.
Luca Moretti venait de pénétrer dans la boutique. Il était vêtu d’un long pardessus en cachemire noir qui accentuait sa carrure imposante. Malgré son emploi du temps surchargé et la réorganisation sanglante qu’il avait dû opérer au sein de son organisation après la découverte de la trahison de Julian Vance — ce dernier croupissait désormais dans une prison fédérale pour fraude fiscale et détournement de fonds —, Luca trouvait toujours le moyen d’être présent.
« Bonjour, Luca, » dit Sophie avec un sourire chaleureux.
« Bonjour, Sophie, » répondit-il, le regard s’adoucissant instantanément en la voyant. « Tu as une minute ? »
« Pour vous, j’ai toujours une minute. »
Luca s’approcha du comptoir en marbre et déposa un petit écran plat portable.
« Les rapports financiers du dernier trimestre viennent de me parvenir. L’atelier a réalisé un bénéfice net en hausse de quarante pour cent. C’est le secteur le plus rentable de toutes mes entreprises légales ce mois-ci. »
« Je vous avais dit que si on respectait le client et qu’on ne faisait aucun compromis sur la qualité de la couture, les résultats suivraient, » dit-elle en haussant légèrement les épaules.
« Tu me l’avais dit, effet, » acquiesça Luca. Il la fixa pendant un long moment, puis sortit de sa poche une petite boîte rectangulaire en velours noir.
Le cœur de Sophie rata un battement.
Luca posa la boîte sur le comptoir et la poussa doucement vers elle.
« Qu’est-ce que c’est ? » demanda-t-elle, hésitante.
« Ouvre-la. »
Sophie prit la boîte. Le velours était doux sous ses doigts. Elle souleva le couvercle et retint son souffle. À l’intérieur se trouvait un ensemble de couture à l’ancienne, forgé en argent massif travaillée à la main : un dés à coudre gravé à ses initiales, des ciseaux de broderie en forme de cygne, et un étui à aiguilles assorti. Mais ce qui attira le plus son attention, c’était la bobine de fil logée au centre.
C’était une bobine de fil de soie d’un bleu profond, identique à celui qu’elle avait utilisé quatorze mois plus tôt dans cet hôtel du Wisconsin.
Sophie leva les yeux vers Luca, troublée et émue.
« Je voulais te donner quelque chose qui te rappelle d’où tu viens, et à quel point ton intégrité a changé ma vie, » dit Luca d’une voix basse, dénuée de toute la dureté qu’il affichait face au monde extérieur. « Ce fil bleu a détruit un mensonge qui aurait pu me coûter cher… mais il m’a surtout permis de rencontrer la femme la plus extraordinaire que je connaisse. »