Luca jeta un dernier coup d’œil à l’enveloppe, puis se tourna vers moi.
« Reste ici, Hannah. Repose-toi. Cette nuit, le nettoyage commence. Et demain, ce manoir sera débarrassé de tous ses parasites. »
« Luca… » l’appelai-je d’une voix timide.
Il s’arrêta sur le seuil de la porte, se retournant à demi.
« Ne faites rien devant Lily. Elle a déjà trop souffert de voir cette violence. »
Un fantôme de sourire amer étira les lèvres de Luca. « Lily dort, Hannah. Et quand elle se réveillera, les monstres auront disparu pour toujours. »
La salle de billard, située au sous-sol du manoir, était un espace insonorisé revêtu de boiseries d’acajou, traditionnellement utilisé pour les réunions discrètes du clan Moretti. Ce soir-là, la table de jeu en feutre vert avait été repoussée contre le mur. Au centre de la pièce, éclairés par une unique ampoule nue suspendue au plafond, deux fauteuils en bois massif étaient vissés au sol en béton.
Vanessa et Michael y étaient solidement ligotés avec des cordes d’escalade industrielles.
Vanessa n’avait plus rien de la séduisante mondaine qui paradait quelques heures plus tôt. Sa somptueuse robe émeraude était froissée et déchirée aux épaules ; son maquillage soigné avait coulé sous l’effet des larmes de panique. Michael, lui, tremblait de tout son corps, le visage tuméfié par les coups que les hommes de main lui avaient assénés lors de sa capture.
Lorsque la lourde porte blindée s’ouvrit avec un grincement sourd, un silence glacial s’installa. Luca entra, suivi de Daniel et de deux exécuteurs silencieux. Luca portait désormais des gants de cuir noir neufs. Dans sa main droite, il tenait un dossier rouge contenant les aveux enregistrés du chauffeur de la camionnette et les copies des transferts bancaires.
« Luca ! Je t’en supplie ! » hurla Vanessa dès qu’elle l’aperçut, la voix brisée par l’hystérie. « C’était l’idée de Michael ! C’est lui qui a tout manigancé ! Il m’a dit que tu perdais la tête, que la mort de Caroline t’avait rendu faible face aux clans de New York ! Il disait que Lily serait plus en sécurité en Suisse, loin de cette guerre ! J’ai fait ça pour nous, Luca, pour te protéger ! »
Luca ne la regarda même pas. Il s’avança calmement jusqu’à une petite table d’appoint, y posa le dossier et retira lentement sa montre en platine, qu’il déposa à côté.
« C’est fascinant », commença Luca, dont la voix résonnait comme un glas funèbre dans la pièce close. « Dans l’office, tu as dit à Hannah que si elle parlait, sa mère mourrait faute de soins. Tu as brandi un couteau contre une jeune femme sans défense qui n’a jamais cherché qu’à faire son travail avec honnêteté. Et maintenant, tu prétends avoir agi par amour pour moi ? »
« Luca, écoute-moi ! » balbutia Michael, les dents claquant sous l’effet d’une terreur incontrôlable. « C’est notre sang ! Je suis ton frère ! Papa nous a fait promettre sur son lit de mort de ne jamais lever la main l’un sur l’autre ! Tu ne peux pas me tuer, le conseil ne l’acceptera jamais ! »
Luca tourna lentement son regard vers son frère cadet. Ses yeux étaient deux puits sans fond, dépourvus de la moindre étincelle d’humanité.
« Le conseil a déjà reçu une copie intégrale des documents trouvés dans le cadre, Michael », dit froidement Luca. « Y compris le contrat prévoyant le versement de vingt millions de dollars à la famille Lucchese pour organiser mon assassinat sur l’autoroute le mois prochain. Tu as vendu notre sang à nos pires ennemis. Pour le conseil, tu n’es plus un Moretti depuis l’instant où tu as signé ce pacte avec des traîtres. Tu n’es qu’un chien errant qui a mordu la main de son maître. »
Le visage de Michael se vida de toute couleur. Il comprit que ses dernières lignes de défense venaient de s’effondrer. Les Lucchese étaient les rivaux historiques des Moretti. Aucun membre de la mafia italo-américaine ne pardonnait une telle infamie.
« Quant à toi, Vanessa », poursuivit Luca en se tournant enfin vers sa fiancée. Il s’approcha d’elle, posant ses deux mains sur les accoudoirs de sa chaise et penchant son visage à quelques centimètres du sien. Elle tenta de reculer, mais la corde la maintenait prisonnière. « Tu as osé faire pleurer ma fille le jour de ses six ans. Tu lui as murmuré à l’oreille que c’était son dernier anniversaire chez elle. Tu as voulu faire enfermer un ange dans un asile psychiatrique pour voler sa part d’héritage. »
« Pitié… Luca… je t’en supplie, aie pitié ! » sanglota-t-elle, les larmes coulant abondamment sur ses joues. « Envoie-moi loin d’ici ! Je quitterai le pays, je ne reviendrai jamais ! Je te rendrai chaque dollar ! »
« La pitié est un luxe réservé à ceux qui respectent les enfants », murmura Luca d’une voix d’outre-tombe. « Et toi, tu as perdu tout droit à l’existence au moment exact où la lame de ton couteau a touché la peau de Hannah. »
Luca se redressa. Il fit un léger signe de la main à Daniel.
« Le père de Vanessa possède plusieurs entreprises de transport maritime à Miami qui dépendent de notre réseau », ordonna Luca avec une précision chirurgicale. « Daniel, fais saisir l’intégralité de leurs actifs d’ici le lever du soleil. Ruinez leur famille jusqu’au dernier centime. Qu’ils perdent leurs villas, leurs bateaux, leurs réputations. Quant à elle… elle découvrira la réalité de ces institutions fermées qu’elle affectionne tant. Mais pas en Suisse. En Amérique du Sud, dans l’un des centres sous contrôle paramilitaire où aucun visiteur n’est jamais admis et d’où aucune lettre ne sort. Elle y passera le restant de ses jours à méditer sur ce qu’il en coûte de toucher à un enfant Moretti. »
Vanessa poussa un hurlement déchirant, se débattant frénétiquement dans ses liens pendant que deux gardes s’approchaient pour la bâillonner et la traîner hors de la pièce. Ses suppliques étouffées s’évanouirent rapidement dans les méandres des couloirs souterrains.