« Ta mère a été transférée il y a une demi-heure dans une clinique privée de pointe sous protection armée à Evanston », déclara-t-il calmement. « Toutes ses factures médicales sont réglées pour les cinq prochaines années. Personne ne la touchera jamais, Hannah. Tu as ma parole d’honneur. Un Moretti ne manque jamais à sa parole envers ceux qui saignent pour lui. »
Une larme de soulagement roula sur ma joue. « Merci… monsieur Moretti. »
« Appelle-moi Luca », répondit-il doucement. Puis, son regard redevint dur comme le marbre. Il désigna l’enveloppe du menton. « Tu as dit dans la salle qu’il n’y avait pas que l’école. Qu’est-ce que tu as vu d’autre dans l’office ? Qu’est-ce que cette vipère mijotait avec mon propre frère ? »
Je pris une profonde inspiration, surmontant les vertiges causés par les analgésiques.
« Avant que Vanessa ne me poignarde, j’ai entendu Michael parler d’un deuxième notaire. Il disait que le transfert de Lily en Suisse n’était que la première étape. L’institut spécialisé où ils voulaient l’enfermer est un établissement psychiatrique privé fermé pour mineurs, situé près de Zurich. Les documents stipulent qu’elle souffre de troubles délirants graves consécutifs à la mort de sa mère. »
Luca ferma les yeux une seconde, ses phalanges blanchissant alors qu’il serrait les poings. « Ils voulaient la faire déclarer mentalement inapte dès l’âge de six ans… »
« Oui », continuai-je, la gorge serrée. « Et ce n’est pas tout. Pour que le transfert soit définitif sans votre consentement ultérieur, Vanessa devait devenir sa tutrice légale exclusive en cas d’incapacité ou de décès de votre part. Michael a dit textuellement : “Une fois la gamine dans l’avion, Luca n’aura plus d’héritier direct sur le sol américain. Le conseil d’administration du syndicat n’aura d’autre choix que de me désigner pour gérer les actifs.” »
Luca ne bougea pas d’un millimètre. Mais l’aura meurtrière qui émanait soudain de lui était si suffocante que l’air sembla se raréfier dans la pièce.
« Ils avaient prévu de me tuer », murmura-t-il, constatant une évidence froide. « Pas aujourd’hui, pour ne pas éveiller les soupçons du syndicat. Mais après le mariage. Une overdose accidentelle, une balle perdue lors d’une fausse embuscade des clans rivaux… Et Vanessa aurait hérité du titre et des comptes bancaires fiduciaires ouverts au nom de Lily, gérés conjointement avec Michael. »
Il ouvrit l’enveloppe et en sortit une liasse de feuilles supplémentaires que Daniel avait trouvées dissimulées dans une fausse doublure en carton. Parmi elles se trouvaient des relevés bancaires émis par une banque panaméenne, des ordres de virement préétablis portant à nouveau sa signature imitée, et un contrat de cession d’actifs immobiliers évalué à plus de quarante millions de dollars.
« Michael a toujours été un lâche envieux », reprit Luca d’une voix presque inaudible. « Quand notre père est mort, il voulait partager les territoires. Il ne comprenait pas que notre monde ne tolère pas la faiblesse ou la division. Mais je pensais que le sang nous liait. Je pensais qu’il aimait ma fille. »
« Michael n’aime que l’argent, monsieur… Luca », dis-je doucement. « Et Vanessa aime le pouvoir. Elle détestait voir Lily courir vers vous quand vous rentriez. Elle détestait voir votre regard s’adoucir. Elle disait que Lily était une faiblesse qui vous rendait vulnérable. »
Luca leva les yeux vers moi. Son regard s’attarda sur les bandages qui couvraient mes mains et sur mon teint cireux.
« Tu as risqué ta vie, Hannah. Tu savais ce que Vanessa était capable de faire. Tu as pris ce couteau, tu as traversé cette salle remplie d’hommes armés, tu as détruit le souvenir de ma femme défunte… sachant que j’aurais pu t’abattre sur-le-champ pour avoir brandi une arme devant ma fille. Pourquoi ? Pourquoi ne pas avoir simplement fui ? »
La question était légitime. J’étais une simple employée payée à l’heure, issue des quartiers modestes du sud de Chicago. Je n’avais rien à faire dans les guerres intestines de la haute mafia italienne.
« Parce que Lily est innocente », répondis-je sans ciller, soutenant son regard intense. « Elle n’a que six ans. Chaque soir, quand vous étiez en déplacement, elle me demandait de lui lire la même histoire sur la petite fille et le lapin blanc. Elle s’endormait en tenant ma main parce qu’elle avait peur du noir et de la solitude dans ce manoir immense. Vanessa passait devant sa chambre sans même lui jeter un regard, en lui disant de se taire. Aucun enfant ne mérite d’être abandonné dans une cage dorée à l’autre bout du monde simplement parce qu’elle dérange les ambitions d’adultes cruels. Et… parce que vous êtes un bon père. Quoi que les gens disent de vous à l’extérieur, vous l’aimez plus que votre propre vie. Je ne pouvais pas laisser détruire cela. »
Pendant de longues secondes, Luca ne répondit rien. Il semblait assimiler chaque mot, comme si personne ne lui avait parlé avec une telle sincérité depuis des années. Dans son univers fait de flagornerie, de terreur et de faux-semblants, une jeune femme venait de verser son sang par pure bonté d’âme pour protéger son enfant.
Soudain, trois coups secs furent frappés à la porte. Daniel entra, le visage fermé.
« Boss. La camionnette a été interceptée au bout de l’allée des saules. Le chauffeur et deux convoyeurs armés ont été neutralisés sans bruit. Les deux faux infirmiers portaient des seringues de sédatifs à haute dose. Ils avaient pour consigne d’endormir la petite dès la sortie du domaine pour qu’elle ne pleure pas à l’aéroport d’O’Hare. L’avion privé décollait à minuit pour Genève. »
La mâchoire de Luca se crispa de plus belle. Il se leva d’un bond, son imposante stature dominant la pièce.
« Où sont-ils ? »
« Dans la cave à vin sous le pavillon est. Vanessa et Michael sont attachés dans la salle de billard. Les invités ont tous été reconduits chez eux par nos chauffeurs après avoir juré sur leur vie de garder le silence le plus absolu sur les incidents de la soirée. »