— Madame… Je… Je vous présente mes plus sincères excuses. J’aurais dû intervenir. J’avais peur pour mon poste, les Delacroix faisaient la pluie et le beau temps ici…
— Je sais, Monsieur Mercier, dit-elle doucement, rompant la sévérité de son masque pour la première fois. Je sais ce que la peur fait aux hommes qui ont une famille à nourrir. Vous n’êtes pas renvoyé. Mais les règles de cette maison changent dès cette seconde.
Elle éleva la voix, s’adressant à l’ensemble du personnel réuni sous les arcades : serveurs, sommeliers, plongeurs et musiciens.
— À compter de cette nuit, le respect dans cet hôtel n’est plus une option réservée à ceux qui signent l’addition. Quiconque parmi ces dames et messieurs lèvera la main sur un employé, claquera des doigts pour attirer son attention, ou manquera d’égards élémentaires sera immédiatement reconduit à la porte, quel que soit son titre, son compte en banque ou son influence politique. Est-ce bien clair ?
Un murmure d’approbation et de soulagement monta des rangs des employés. Un jeune serveur, à peine plus âgé que Camille, réprima un sanglot de gratitude.
Puis, Camille se tourna vers le reste des invités. Son regard balaya les visages déconfits des financiers, des héritiers et des mondains.
— Quant à vous, mesdames et messieurs… La fondation pour l’éducation des enfants défavorisés que vous prétendiez soutenir ce soir recevra l’intégralité des fonds prévus, payés sur mes fonds propres. En revanche, le gala est officiellement terminé. Vous avez cinq minutes pour vider les lieux. Si vous souhaitez du champagne, vous trouverez d’excellentes brasseries autour de la gare du Nord. Là-bas, au moins, les serveurs savent se défendre.
Personne n’osa répliquer. En moins de dix minutes, dans un bruissement feutré de taffetas, de manteaux de vison et d’excuses marmonnées, la cour de l’Hôtel de Saint-Clair se vida de toute sa faune dorée. Les limousines défilèrent à la hâte dans la ruelle adjacente, emportant avec elles les témoins gênés de l’exécution publique de la dynastie Delacroix.
Bientôt, il ne resta plus dans la cour que les employés, immobiles, le bruit de l’eau jaillissant de la fontaine et la brise nocturne d’octobre qui faisait frémir les flammes des bougies sous verre.
Camille s’approcha du bord du bassin. Elle s’assit lentement sur la margelle de pierre polie, là même d’où elle avait été projetée. Elle plongea sa main blessée dans l’eau claire pour rincer le sang qui avait séché sur sa peau. La morsure du froid lui fit du bien, chassant la tension accumulée pendant ces dix longues années de clandestinité, de calculs, d’alliances forgées dans l’ombre pour récupérer l’héritage spolié de son père.
Maître Renaud s’approcha à pas lents, tenant à la main un document officiel revêtu du sceau du tribunal de commerce.
— C’est fait, Camille, murmura le vieil avocat avec une tendresse paternelle qu’il ne montrait jamais en public. Arthur peut enfin reposer en paix. Tu as tout récupéré.
Camille leva les yeux vers le ciel nocturne de Paris, par-delà les toits d’ardoise et les cheminées haussmanniennes. Une larme solitaire, chaude et silencieuse, roula enfin sur sa joue, se mêlant aux gouttes d’eau de la fontaine.
— Non, Renaud, répondit-elle d’une voix apaisée en contemplant son reflet brisé sur l’eau qui s’agitait encore. Je n’ai pas seulement récupéré son empire. Ce soir, j’ai rappelé à cette ville que personne, absolument personne, n’a le droit de décider de la place d’un autre être humain.
Elle se releva, retira définitivement son tablier de serveuse, le posa proprement sur le bord de la fontaine, et s’avança d’un pas ferme vers les portes dorées du grand hall, prête à gouverner son royaume.