Le bruit sec de la paume contre la joue figea l’air. Victoire bascula sur le côté, rattrapée in extremis par le rebord de pierre de la fontaine. Sa joue s’empourpra instantanément d’une marque écarlate. Des perles de son collier se rompirent sous le choc et roulèrent sur le marbre avec des cliquetis d’osselets.

Les invités poussèrent un cri étouffé de stupeur. Jamais, dans les annales du gotha parisien, une telle violence n’avait éclaté publiquement au milieu d’un gala de bienfaisance.

Philippe Delacroix respirait lourdement, les poings serrés, la poitrine soulevée par des spasmes d’angoisse. Il ne regarda même pas sa fille qui sanglotait, prostrée sur la margelle. Il se tourna lentement vers Camille Laurent, les yeux exorbités, suppliants.

— Camille… je vous en conjure… murmura le magnat de l’immobilier, tombant presque à genoux devant l’ancienne serveuse. Ne faites pas ça. Pas comme ça. Pas ici. Elle est jeune, elle est stupide, elle ne savait pas… Je vous demande pardon. Au nom de ma famille, pardon !

Camille le considéra sans sourciller, les bras croisés sous la lourde cape noire.

— Dix ans, Philippe, dit-elle simplement.

Le prénom sonna comme une sentence.

— Dix ans que j’attends ce moment. Mon père vous avait supplié de la même façon dans son bureau de l’avenue Montaigne. Vous vous en souvenez ? Il vous demandait un délai de grâce de quarante-huit heures pour régler l’échéance de son prêt. Qu’est-ce que vous lui avez répondu, Philippe ?

L’homme baissa la tête, incapable de soutenir le regard perçant de la jeune femme. Des gouttes de transpiration tombaient de son nez sur ses souliers vernis.

— Vous lui avez dit : « Les affaires ne connaissent ni les sentiments, ni les faibles. Souvenez-vous de votre place. » Ce sont exactement les mots que votre fille vient de me jeter au visage avant de me pousser dans cette eau.

— Je ne savais pas que c’était vous ! cria Victoire à travers ses larmes, relevant une tête défaite, son maquillage coulant en sillons noirs sur ses joues. Je ne savais pas ! Si j’avais su—

— Si vous aviez su qui j’étais, vous m’auriez souri avec cette obséquiosité répugnante qui caractérise votre milieu, coupa Camille en se tournant vers elle. Vous m’auriez flattée, vous m’auriez invitée à votre table pour espérer que mon fonds rachète les dettes de votre père. Mais parce que vous pensiez que je n’étais qu’une employée à dix euros de l’heure, vous avez cru avoir le droit de m’humilier, de me briser, de m’anéantir sous les yeux de vos pairs pour amuser votre galerie de parasites.

Camille se tourna vers Maître Renaud.

— Les ordonnances d’expulsion et de saisie ont-elles été transmises au parquet de Paris ?

— À dix-huit heures dix, Madame Laurent. Les huissiers sont actuellement à la résidence privée de Monsieur Delacroix boulevard Saint-Germain, ainsi qu’au siège social. Les comptes bancaires personnels et professionnels sont gelés sous séquestre conservatoire. Le tribunal de commerce rendra sa liquidation demain matin à neuf heures.

Un gémissement étouffé s’échappa de la gorge de Philippe Delacroix. L’homme semblait avoir vieilli de vingt ans en l’espace de dix minutes. Sa fortune, son statut, son prestige, forgés sur la trahison et le sang d’autrui, s’évaporaient sous ses yeux, balayés par la fille de l’homme qu’il avait détruit.

— Vous ne pouvez pas me jeter à la rue… murmura-t-il, la voix brisée. Tout ce que j’ai bâti…

— Vous n’avez rien bâti, rétorqua Camille d’une voix tranchante. Vous avez volé. Vous avez spéculé. Vous avez ruiné des centaines de familles d’artisans et d’hôteliers pour vous offrir vos réceptions indécentes et vos collections d’art. Ce soir, la fête est terminée.

Elle fit un geste en direction des chauffeurs en uniforme postés devant les berlines. Deux hommes imposants s’avancèrent calmement.

— Veuillez escorter Monsieur et Mademoiselle Delacroix hors de ma propriété. S’ils opposent la moindre résistance, contactez la préfecture. Je crois savoir que le préfet est actuellement dans le grand salon en train de déguster notre champagne. Il se fera une joie d’accélérer la procédure.

Deux gardes du corps prirent fermement Philippe Delacroix sous les bras pour le relever. L’homme ne lutta même pas ; ses jambes semblaient être devenues de la cire molle. Victoire, elle, tenta de se débattre, poussant des cris stridents, appelant à l’aide des amis qui détournaient méthodiquement la tête, pressés de commander leurs propres chauffeurs pour fuir l’épicentre du désastre.

— Lâchez-moi ! Sophie ! Regarde ce qu’ils me font ! Sophie, aide-moi !

Sophie de Varenne jeta un regard froid à son ancienne amie, ajusta son châle et tourna les talons, disparaissant discrètement sous les arcades ombragées.

Tandis que les deux déchus étaient entraînés vers les lourdes grilles en fer forgé sous les flashs désormais crépitants des téléphones qui immortalisaient leur chute, Camille Laurent se retourna vers la cour.

Le silence s’épaissit de nouveau. Les visages des invités d’honneur — ceux-là mêmes qui riaient quelques minutes auparavant lorsque l’eau avait éclaboussé les dalles — étaient pétrifiés de terreur. Chacun d’entre eux calcula mentalement ses liens financiers avec Delacroix Heritage, ses investissements croisés avec le fonds Laurent, et l’étendue de sa propre complicité silencieuse lors de la chute de la serveuse.

Camille défit lentement la cape qui protégeait ses épaules et la tendit à Maître Renaud. Elle restait là, en gilet gris, jupe noire collée aux jambes par l’eau froide, sa blessure à la paume tachant de carmin le tissu clair de son chemisier. Elle n’avait pas besoin de robes de créateurs ni de rivières de diamants pour régner sur cet espace.

Son regard se posa sur le maître d’hôtel en chef, Monsieur Mercier, un homme aux tempes argentées qui se tenait un peu à l’écart, le visage blême, rongé par la honte de n’être pas intervenu pour défendre son employée contre l’arbitraire d’une cliente fortunée.

— Monsieur Mercier, appela Camille.

L’homme sursauta et s’avança, la tête basse, prêt à recevoir la foudre.